Woodstock, 50 ans après : Sly and the Family Stone, downtown funk

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Sly and the family Stone
Sly and the family Stone a électrisé Woodstock dans la nuit de samedi à dimanche. © Capture d'écran YouTube
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Tout l'été, Europe 1 revient sur les artistes qui ont incarné la révolution Woodstock, en 1969. Dans ce neuvième épisode, Jean-François Pérès s'intéresse à Sly and the Family Stone, le groupe qui a plongé les festivaliers en transe.
RÉCIT

Il y eut un avant, il y eut un après. Il y a 50 ans, la vague Woodstock submergeait le monde. Europe 1 vous fait revivre, à l'heure des festivals de l'été, l'histoire de cette révolution, non seulement par ce qu'elle a apporté, mais aussi par ceux qui l'ont incarnée. Aujourd'hui, Sly and the Family Stone.

Imaginez-vous une sorte d'Elvis Presley noir, un costume blanc moulant, des manches longues démesurément frangées comme des ailes de pélican, des rouflaquettes qui lui mangent presque autant le visage que d'extravagantes lunettes mauves. C'est l'image qu'ont eu les festivaliers de Woodstock à près de 4 heures du matin le dimanche. Le singulier personnage qui vient d'investir la scène avec ses cinq musiciens, c'est Sly and the Family Stone. Et alors que les 400.000 festivaliers ne pensent qu'à dormir après le show de Janis Joplin, une tornade sonique va s'abattre sur eux.

Il ne veut pas monter sur scène, cela finit en transe collective

Pourtant, tout ceci a bien failli ne jamais se produire. Sly Stone ne voulait pas monter sur scène. Il ne "sentait pas les vibrations", comme on disait à l'époque, et le régisseur du festival a dû le menacer physiquement pour qu'il s'exécute et offre avec son groupe ce moment d'anthologie. Ponctué de trois rappels, le concert a créé, de l'avis de ceux qui l'ont vécu, une transe collective hallucinante. Le titre du premier morceau donne le ton : "I want to take you higher" ["je veux vous amener plus haut"], hurle le chaman noir.

Et la foule répond, toujours plus fort, à ce groupe qui défie tous les préjugés et toutes les convenances. Pour Sly and The Family Stone, Woodstock est clairement un triomphe. Pete Townshend, le guitariste des Who, racontera souvent combien il a été difficile pour lui d'enchaîner derrière ce qu'il considère comme le meilleur concert du festival.

Musicien et animateur de radio

Mais ce triomphe était difficile, voire impossible à prévoir quelques mois plus tôt, tant la trajectoire du leader du groupe fut sinueuse. Avant d'être Sly Stone, il était une fois Sylvester Stewart, deuxième d'une famille de cinq enfants. Issu de la classe moyenne, le cadet reçoit une éducation religieuse pentecôtiste près de San Francisco et, très vite, développe une passion pour la musique. À l'âge de 8 ans, le jeune Sylvester grave avec ses frères et sœurs un 78 tours de gospel pressé à quelques dizaines d'exemplaires. C'est déjà lui le leader à l'époque, et les années suivantes ne vont que le confirmer.

Musicien polyvalent, puis animateur en vue sur une radio de San Francisco, celui qui se fait désormais appeler Sly Stone fait feu de tout bois. Il multiplie les expériences dans des groupes, s'abreuve à la source des nouvelles tendances, y compris le folk, le rock, la pop. Il produit même un groupe californien alors en vogue, les Beau Brummels.

Le premier groupe mixte

En 1967, il franchit le cap et renoue avec ses origines, quinze ans après le fameux 78 tours. Il y a là son frère Freddie, sa sœur Vet, ainsi que d'autres musiciens de son premier cercle. Sly And The Family Stone est né. Une formation révolutionnaire, la première du genre à mêler non seulement les noirs et les blancs mais également les hommes et les femmes.

Le premier album, A Whole New Thing, un "truc complètement nouveau", n'est pas un succès. Le monde n'est sans doute pas encore prêt, car la musique est déjà formidable. Cela commence avec une étonnante relecture de Frère Jacques : le très autobiographique Underdog, autrement dit "l'Outsider", celui qu'on n'attend pas, qui doit tout faire deux fois mieux que les autres mais qui, un jour ou l'autre, finira par rafler la mise.

Soul psychédélique

Si cela vous fait penser à James Brown, c'est normal, le roi de la soul fait partie des influences de Sly Stone. Étonnamment, ce morceau imparable n'a pas lancé la carrière du groupe. Il faudra attendre l'année suivante avec Dance to the music et puis surtout Everyday People, le premier n°1, pour qu'elle décolle enfin. 

Rose, la talentueuse deuxième sœur de Sly, vient d'intégrer la "famille Stone". Et la musique, désormais baptisée "soul psychédélique", est de plus en plus accrocheuse. Le groupe répond exactement aux idéaux de la contre-culture de l'époque, prêchant à la fois pour l'égalité entre les races, entre les sexes, pour la fin de la guerre au Vietnam, pour la liberté individuelle, sexuelle... Le charisme de Sly Stone fait le reste. Jusqu'à l'explosion, hélas prévisible, au début des années 1970. 

Un chanteur incontrôlable...

Déjà sujet aux caprices de star, le chanteur devient incontrôlable. Sa consommation délirante de cocaïne n'arrange rien. Il engage des truands comme managers, des mafieux comme gardes du corps. Lorsque les Black Panthers lui demandent de radicaliser sa musique, les deux musiciens blancs quittent le navire.

Mais le groupe aura encore le temps de graver un chef d'oeuvre avant de se disloquer : There's a Riot Goin' On, "il y a une émeute dans le coin", avec sa célèbre pochette où les étoiles du drapeau américain sont remplacées par des soleils. Ironiquement, le dernier n°1 de Sly And The Family Stone s'appelle A Family Affair, une affaire de famille. Nous sommes en 1971 et c'est l'un des premiers morceaux enregistrés avec une boîte à rythme. Idéal pour un début de soirée en plein été.

...qui a inspiré les plus grandes stars

Quarante-huit ans après, le titre, pionnier de ce qu'on appellera le funk, n'a pas pris une ride. D'innombrables artistes vont puiser à la source de cette musique qui mêle jazz, rock, soul, folk et rythmes latinos, et s'inspirer de Sly Stone. Parmi eux, Michael Jackson, Stevie Wonder, Nile Rodgers, le génial guitariste de Chic, ou encore un jeune multi-instrumentiste de Minneapolis, qui va reprendre peu ou prou la formule de son aîné pour devenir une immense star dans les années 1980. Avec les mêmes tenues flashy, toujours un groupe mêlant hommes et femmes, noirs et blancs : Rogers Nelson, connu plus tard pour le nom de Prince.

Quant à Sly Stone, malgré ses excès et une santé mentale défaillante, il est toujours en vie à 75 ans. Ruiné, SDF, tombé tout en bas de l'échelle, il a gagné l'an passé un procès sur les droits de sa musique diffusée sur Internet. Et un documentaire sur sa vie, son oeuvre et son héritage est attendu cet automne. 

 

Europe 1
Par Jean-François Pérès