"Les chefs d'œuvre de Lovecraft" : les monstres de H.P. Lovecraft prennent vie en manga

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"L'appel de Cthlhu" fait partie des cinq ouvrages de H.P. Lovecraft adapté en manga par Gou Tanabe. 4:46
"L'appel de Cthlhu" fait partie des cinq ouvrages de H.P. Lovecraft adapté en manga par Gou Tanabe. © Éditions Ki-oon
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Le sixième tome des "Chefs d'œuvre de Lovecraft", nouvelle adaptation en manga d'un livre du romancier britannique maître du fantastique, est sortie en librairie. Depuis 2018, les cinq premiers tomes se sont écoulé à 250.000 exemplaires. Récompensée au festival d'Angoulême, la série brille par sa narration prenante et ses dessins glaçants.

Voilà bien des années que la France est devenue "l'autre pays du manga" avec le Japon. Outre dans leur pays d'origine, c'est chez nous que les BD nippones en noir et blanc et au sens de lecture inversé se vendent le plus. Et si l'on connaît principalement les shonen, les mangas d'aventure, comme Dragon Ball ZOne Piece et Naruto, bien d'autres genres sont représentés. Et certaines font leur trou, à l'image des Chefs d'oeuvre de Lovecraft, de Gou Tanabe, une série qui adapte les nouvelles fantastiques de H.P. Lovecraft. Les cinq premiers tomes, publiés en France depuis 2018 par les éditions Ki-oon, se sont écoulé au total à 250.000 exemplaires, et le sixième vient juste de sortir.

Rencontre inattendue entre le fantastique classique et le manga

La rencontre entre Lovecraft et le manga n'avait rien d'évidente sur le papier. Elle a eu lieu en 2005 quand le mangaka Gou Tanabe découvre, par le biais de son éditeur, les nouvelles de Howard Phillips Lovecraft. Romancier du début du 20ème siècle, ce dernier s'est fait connaître à titre posthume pour sa myriade de nouvelles fantastiques, publiées à l'origine dans des magazines. Des histoires différentes mais situées dans un univers partagé, dans lequel de monstrueuses créatures ayant dominé la Terre des millions d'années avant l'Homme, resurgissent et bouleversent l'équilibre physique, et surtout mental, des héros.

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© Éditions Ki-oon

Immédiatement, Gou Tanabe se passionne pour cette œuvre très descriptive et pour le bestiaire cauchemardesque présenté au fil des pages. Après The Outsider, adaptation de la nouvelle de Lovecraft Je suis ailleurs, publié en 2007, le mangaka, qui travaille seul, se décide à explorer plus en profondeur les écrits du romancier anglais. En 2015, il démarre ainsi Les chefs d'œuvre de Lovecraft, série d'adaptations de nouvelles plus ou moins connues. Au rythme d'un tome par an, il a publié La couleur tombée du ciel, L'appel de CthulhuLes Montagnes hallucinées (2 volumes), Dans l'abîme du temps et le dernier, Celui qui hantait les ténèbres.

Une œuvre sombre et pessimiste

Disons-le clairement : il ne s'agit pas de mangas joyeux. Gou Tanabe s'applique minutieusement pour retranscrire l'atmosphère progressivement étouffante des livres de Lovecraft. "Il y a toujours un instant où les personnages comprennent que de monstrueuses entités dominaient la Terre dans le passé, bien avant l’avènement de leur propre monde ou l’apparition de leur Dieu. Ils perdent alors tout espoir et appétit de vivre. C’est ce point commun aux récits de Lovecraft qui m’a particulièrement marqué", a ainsi expliqué le mangaka à CNews en 2020.

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© Éditions Ki-oon

De fait, chaque tome de la collection suit la même progression. D'abord, une expédition scientifique ou une découverte surnaturelle bouleverse les croyances établies sur l'histoire de la Terre. Puis, quand des phénomènes violents surviennent, l'excitation laisse place à l'inquiétude. Enfin, en poussant plus avant, les protagonistes mettent au jour une réalité jusqu'ici ignorée, bien souvent monstrueuse, qui doit rester cachée sous peine de faire basculer le monde dans le chaos. Cette montée en tension, déroulée lentement comme une pelote de laine, prend aux tripes et donne une cohérence à la série de Tanabe.

Des dessins très fouillés pour montrer l'indicible

La cohérence naît aussi des dessins. Le mangaka rend parfaitement l'horreur indicible de l'œuvre de Lovecraft par un trait fin et des pages extrêmement détaillées. Il multiplie les plans rapprochés sur les visages des personnages, bouche béate et yeux écarquillés par l'incompréhension. "Gou Tanabe est très inspiré des gravures de Gustave Doré. On retrouve donc énormément de détails et, en même temps, dans les moments les plus terrifiants, une part des planches est plongée dans l'ombre", souligne Ahmed Agne, directeur éditorial des éditions Ki-oon. "Ce mélange laisse beaucoup de place à l'imagination du lecteur." À ce titre, le noir et blanc est tout sauf une frustration.

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© Éditions Ki-oon

Dans de splendides double pages qui prennent des allures de tableaux, on tombe ainsi nez-à-nez avec des créatures terrifiantes. La plus connue, c’est Cthulhu, un poulpe ailé gigantesque dont une seule esquisse suffit à vous glacer le sang. "Dans ces moments-là, on ne distingue pas toujours ce qui se passe ou alors on est noyé par l'abondance des détails, de manière totalement volontaire de la part de l'auteur", s'enthousiasme Ahmed Agne. De fait, Les chefs d'œuvre de Lovecraft sont des mangas qui se regardent autant qu'ils se lisent. 

Une édition français en forme de beau livre

La série est d'autant plus plaisante à lire que l'édition française bénéficie d'un travail remarquable. Loin du manga traditionnel, souple et avec couverture plastifiée, Ki-oon a opté pour un format plus grand et une couverture à effet cuir du plus bel effet. Chaque tome a sa couleur et l'ensemble rend très bien dans une bibliothèque. "Il fallait adapter le contenant au contenu. L'idée était aussi de séduire un public plus vaste que celui des lecteurs de mangas. La couverture en pseudo-cuir est un clin d'œil au Necronomicon, un ouvrage fictif maudit qui traverse les livres de Lovecraft", explique Ahmed Agne, le directeur éditorial.

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© Clément Lesaffre / Europe 1

Et cette édition originale, que l'on pourrait presque qualifier de "beau livre" a réussi son coup. Avec 250.000 exemplaires vendus en deux ans, la série s'impose comme un des plus grands cartons du genre "seinen", les mangas destinés à un public adulte. D'autant que chaque tome coûte 17 euros, deux fois le prix d'un manga traditionnel. "Les chefs d'œuvre de Lovecraft sont adaptés partout dans le monde mais c'est en France qu'ils connaissent le plus grand succès", se réjouit Ahmed Agne. Preuve ultime de l'amour de la France pour la saga : Gou Tanabe a été récompensé par le prix de la meilleure série au Festival d'Angoulême 2020.