Le festival de l'île de Wight, 50 ans après : le tremplin de Tony Joe White

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Le morceau "Polk Salad Annie" a révélé Tony Joe White
Le morceau "Polk Salad Annie" a révélé Tony Joe White © Capture d'écran Youtube
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Chaque soir cet été, Europe 1 vous emmène en 1970, sur l'île de Wight, qui accueille alors un immense festival de musique pour la troisième année consécutive. Un an après Woodstock, cette édition restera gravée dans les mémoires avec des prestations et des groupes inoubliables. Dans le cinquième épisode, on revient sur la carrière de Tony Joe White.

Le festival de l’île de Wight, créé en 1968, connaît son apogée en 1970, lorsque près de 600.000 spectateurs se rassemblent sur ce bout de terre au sud du Royaume-Uni. Cinquante ans après, Europe 1 revient sur les différents concerts donnés pour ce qui fut, un an après Woodstock, l'un des derniers grands rendez-vous hippies. Ce vendredi, Tony Joe White pour qui le festival a été un véritable tremplin.

Le coup de foudre d’Elvis Presley

C’est l’histoire d’un guitariste dont la carrière a connu une spectaculaire accélération en quelques mois. Jusque-là cantonné à la seconde division des auteurs-compositeurs de Nashville, naviguant entre blues, rock et country, vivotant de concerts sans envergure où il reprend ses héros, Tony Joe White est heureusement repéré par un producteur plus malin que les autres : Bob Beckham.

Son premier album n’est pas un triomphe immédiat mais lui permet de se faire connaître de ses pairs, dont un certain Elvis Presley, qui cherche alors à se relancer et tombe fou amoureux de ce qu’il entend un soir à la radio. Double bingo ! La chanson va devenir un immense succès pour les deux hommes et offrir à son géniteur une place de choix dans les grands festivals de l’époque. Le vendredi 28 août 1970, en début de soirée, sur la scène de l’Ile de Wight, pour boucler une prestation emballante, Tony Joe White simplement habillé d’un tee-shirt marron et d’un jean beige, abat sa carte maîtresse : la chanson s’appelle "Polk Salad Annie".

Le plébiscite des Français

Le croirez-vous si on vous dit qu’à part le batteur, emprunté au groupe de Jeff Beck, Tony Joe White est seul sur scène ? Pas de bassiste, pas de deuxième guitariste et encore moins de claviers, il assure tout lui-même avec sa guitare.

"Polk Salad Annie", c’est l’histoire d’une jeune fille des marais de Louisiane élevée à la dure dans une famille à problèmes. Elle cueille des plantes potentiellement mortelles et fait même peur aux crocodiles, qui ont pourtant mangé sa grand-mère. En un morceau, le swamp rock, le rock des marécages, mélange improbable de blues, de rock, de folklore cajun ou encore de country, est né. Une fois n’est pas coutume, les Français seront les premiers à plébisciter le talent de Tony Joe White.

Surprise du label Monument quand un certain Eddie Barclay commande des caisses d’un 45 tours qui n’a pas marché aux Etats-Unis, Soul Francisco. De l’autre côté de l’Atlantique, où il passe de temps en temps sur les radios périphériques, il cartonne, et voilà ce gars du Bayou en tournée partout dans l’Hexagone, où il trouve que les gens des campagnes ressemblent beaucoup à ses compatriotes du sud-est américain.

Une enfance dans une plantation de coton

Entre Tony Joe White et la France, c’est le début d’une longue histoire d’amour. Il ne descend pourtant pas des anciens colons de Louisiane. Sa mère est à moitié Cherokee, son père tient une plantation de coton. Toute la famille le ramasse, même les sept enfants, dont Tony Joe, le benjamin. C’est dans cette ambiance à la Tom Sawyer, à quelques kilomètres du Mississipi, que grandit le futur musicien, dans cette nature facilement hostile, entre alligators, panthères et serpents, mais le plus souvent dans l’eau pour échapper à la chaleur. Le soir, on joue de la musique. Tony Joe découvre Lightnin’ Hopkins, le célèbre bluesman. Coup de foudre ! Adieu les rêves de carrière dans le baseball, il sera guitariste.

Des morceaux inspirés de sa vie

Direction le Texas, où il conduit un temps des camions-bennes sur les autoroutes en chantier, puis Nashville Tennessee. Deuxième coup de foudre : il entend "Ode To Billie Joe" à la radio, aujourd’hui un classique de la chanteuse Bobbie Gentry, du Sud elle aussi. L’histoire lui parle, c’est la sienne. Désormais, il composera lui-même ses morceaux en y insérant des tranches de sa propre vie. "Polk Salad Annie" n’est plus très loin.

La machine s’emballe quand un autre titre de Tony Joe White se retrouve simultanément au sommet de l’affiche. "Rainy Day in Georgia", qui figure sur le deuxième album du guitariste, est repris par un chanteur de soul, Brook Benton, n°4 aux Etats-Unis. "Hallucinant", commentera White. "Ces quelques semaines ont changé ma vie !" Pourtant, sa version est au moins aussi brillante :

 

Cette chanson sera reprise par plus de 100 artistes différents, dont notamment Johnny Rivers notamment. Au fil des années, Tony Joe White devient un compositeur recherché. Ray Charles, Dusty Springfield, Wilson Pickett ou encore la star country Waylon Jennings viendront puiser à sa source.

Relancé par Tina Turner

Mais l’histoire la plus incroyable se déroule dans les années 80. La carrière du guitariste s’essouffle. Il a raté le tournant du disco et s’est replié dans son ranch, où il ronge son frein, une canne à pêche dans une main et une bière dans l’autre. Mais Tina Turner va le sortir du placard. Pour son futur album, elle demande à rencontrer le géniteur de "Polk Salad Annie", un morceau qu’elle adore. Quand elle se retrouve face à lui, elle éclate de rire avant de l’enlacer : "Toute ma vie, j’ai cru que vous étiez noir !" Tony Joe White co-produit et compose quatre morceaux de Foreign Affair, un carton planétaire. Il ne va pas laisser passer sa deuxième chance.

Une collaboration avec Joe Dassin

Un nouveau contrat avec une grande maison de disques, des albums, des tournées lui permettent de revenir régulièrement en France, le pays qui l’a consacré. Anecdote un peu oubliée : il a mené un projet étonnant à la fin des années 70 pour Joe Dassin. Un album bilingue de reprises en deux versions : Blue Country en français et Home Made Ice Cream en anglais. Ce sera le dernier disque de Joe Dassin avant sa mort. Celle de Tony Joe White surviendra bien plus tard, en 2018, à l’âge de 75 ans. Pas de drogues, pas de maladie, une simple crise cardiaque chez lui dans le Tennessee, sans douleur si souffrance, dira son fils.

Un dernier plaisir : "Groupy Girl", un titre de 1970 qui n’apparaît pas sur un album mais que le guitariste a joué à Wight. Il se moque de façon assez acide des mœurs légères des jeunes filles qui idolâtrent les groupes de rock. Avec sa voix d’outre-tombe et ses grognements caractéristiques, il leur promet un avenir plein de désillusions sur une musique pourtant enjouée.

 

Juste avant de s’éteindre, Tony Joe White avait enregistré un dernier album, Bad Mouthin’, hommage à ce blues qu’il aimait tant. Il y reprenait notamment "Heartbreak Hotel" d’Elvis Presley, l’homme qui avait lancé sa carrière. D’une certaine manière, la boucle était bouclée.

Europe 1
Par Jean-François Pérès