Le festival de l'île de Wight, 50 ans après : Mighty Baby, le talent sans la gloire

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Mighty Baby lors d'un concert à Cambridge en 1970
Mighty Baby lors d'un concert à Cambridge en 1970 © Capture d'écran Youtube.
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Chaque soir cet été, Europe 1 vous emmène en 1970, sur l'île de Wight, qui accueille alors un immense festival de musique pour la troisième année consécutive. Un an après Woodstock, cette édition restera gravée dans les mémoires avec des prestations et des groupes inoubliables. Dans ce second épisode, Jean-François Pérès s'intéresse à Mighty Baby.

Le festival de l’île de Wight, créé en 1968, connaît son apogée en 1970, lorsque près de 600.000 spectateurs se rassemblent sur ce bout de terre au sud du Royaume-Uni. Cinquante ans après, Europe 1 revient sur les différents concerts donnés pour ce qui fut, un an après Woodstock, l'un des derniers grands rendez-vous hippies. Ce mardi, Mighty Baby, un groupe méconnu qui, malgré le talent et une renaissance en 1969, n'a jamais eu le succès qu'il aurait mérité. 

Des quartiers du nord de Londres aux premières parties des Rolling Stones

C’est un groupe culte de la chanson anglaise qui est tombé dans les oubliettes de l’histoire. À tort, car sa musique est formidable et son parcours atypique. Le mercredi 26 août 1970, les cinq membres de Mighty Baby clôturent une journée d’ouverture du festival de l’île de Wight, sans véritable têtes d’affiche montées sur scène. Ils ont écumé tous les événements hippies de l’été et ont assuré des premières parties de prestige, comme les Rolling Stones ou Deep Purple, pour défendre leur premier album, qui fut un succès auprès de leurs pairs mais pas au hit-parade. 

Surprise quand ils s’installent sur la grande scène du festival : la batterie n’est pas derrière les autres instruments, comme d’habitude dans le rock, mais au milieu. Avec eux, on ne plaisante pas avec l’éthique égalitariste.

Avant Mighty Baby, il y eut The Action...

Mighty Baby fut l’un des tous premiers collectifs invités sur l’île de Wight. Mais rien n’est dû au hasard : leur manager, Rikki Farr, n’était autre que l’un des organisateurs du festival. Figure du Swinging London des années 60, Rikki Farr fait le lien avec la première vie du groupe. Car avant Mighty Baby, il y eut The Action, un groupe du nord de Londres drogué à la soul qui n’a jamais explosé. Pourtant, ils avaient tout : le talent, la classe et surtout, un chanteur d’exception : Reg King.

Leur réputation dans les cercles nord-londoniens férus de musique noire américaine était immense et leur présence scénique phénoménale. Les fées s’étaient même penchées sur leur berceau en la personne de George Martin, le légendaire producteur des Beatles, qui voyait en eux de futurs très grands. Il y avait de quoi, quand on écoute cette reprise sublime de "I'll Keep On Holding On"un tube modeste des Marvelettes, un groupe vocal féminin.

Difficile de ne pas tomber sous le charme de cette mélodie. Pourtant, elle n’entrera même pas dans le Top 40 en Angleterre. Pas plus que les quatre autres 45 tours pourtant délectables de The Action.

...qui fut méprisé par les maisons de disque

L’époque change et le style évolue. De plus en plus de groupes composent leurs propres morceaux. Après avoir subi la "British Invasion", Beatles en tête, les États-Unis ont repris la main… À la fin des années 1960, ce sont les Anglais qui copient la musique venue de la côte Ouest. Une musique moins directe et plus expérimentale. Sans doute, les drogues hallucinogènes sont-elles passées par là…

The Action est donc dans l’impasse. Avec deux nouveaux membres, Ian Whiteman et Martin Stone, censés les projeter dans l’ère du psychédélisme, les artistes enregistrent un album de composition de très haut niveau. Mais les maisons de disques de l’époque le méprisent inexplicablement. Les musiciens n’ont plus un sou… À moitié clochards, ils sont obligés de jouer pour les autres. Le boire et le manger sont parfois fournis par des camarades plus célèbres… Reg King, le chanteur prodige, décide de partir à la conquête d’une gloire solitaire qu’il n’atteindra jamais. 

Un dernier album, A Jug of Love, passé inaperçu

En 1969, les cinq membres restants fondent une démocratie musicale et un nouveau groupe : Mighty Baby. La soul et les costumes cintrés laissent place aux longues improvisations jazzy et aux influences musicales diverses, comme la country, le folk ou encore la musique indienne… Sans oublier un attrait pour les philosophies et les spiritualités en vogue à l’époque.

Juste avant le festival de l’île de Wight, Martin Stone, le guitariste du groupe, se convertit au soufisme, une vision mystique de l’Islam. Les autres l’imitent : adieu l’alcool, les drogues et les autres stéréotypes du rock. Mighty Baby enregistrera un dernier album, A Jug of Love. La pochette les montre apaisés, assis sur des tapis persans… Mais là encore, ni le public, ni la presse, ni les maisons de disques ne leur donneront suffisamment de crédit. A Jug of Love passera inaperçu, tout comme la séparation définitive du groupe, fin 1971…

"Bien sûr que nous aurions aimé avoir du succès, mais..."

Avec Mighty Baby subsiste donc un immense sentiment de gâchis. "Bien sûr que nous aurions aimé avoir du succès, mais ce n’était pas si important que ça pour nous", résumera le pianiste Ian Whiteman, l’un des deux derniers survivants du groupe. "Le plus important, c’était d’être crédible et sincère vis-à-vis de nous-mêmes et de nos engagements… Je ne regrette rien !"

Hélas, plus aucune bande ne subsiste de leur prestation du 26 août 1970 au festival de l’île de Wight. Cinquante ans après, bien que méconnu, Mighty Baby attire toujours la curiosité de nouvelles générations. Deux coffrets indispensables sont sortis en 2019, embrassant toute la carrière de The Action et de Mighty Baby. Une aventure humaine autant que musicale, très représentative des idéaux du tournant des années 1960 et 1970.

 Retrouvez tous les autres épisodes de notre série "Le festival de l'île de Wight, 50 ans après" :

Épisode 1 : les dernières notes des Doors de Morrison

Europe 1
Par Jean-François Pérès