Le festival de l'île de Wight, 50 ans après : les dernières notes des Doors de Morrison

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Doors, Jim Morrison, île de Wight
Les Doors interprètent "Break On Through" sur l'île de Wight, au Royaume-Uni. © Capture d'écran YouTube
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Chaque soir cet été, Europe 1 vous emmène en 1970, sur l'île de Wight, qui accueille alors un immense festival de musique pour la troisième année consécutive. Un an après Woodstock, cette édition restera gravée dans les mémoires avec des prestations inoubliables. Dans ce premier épisode, Jean-François Pérès s'intéresse à celle des Doors.

Le festival de l’île de Wight, créé en 1968, connait son apogée en 1970, lorsque près de 600.000 spectateurs se rassemblent sur ce bout de terre au sud du Royaume-Uni. Cinquante ans après, Europe 1 revient sur les différents concerts donnés pour ce qui fut, un an après Woodstock, l'un des derniers grands rendez-vous hippies. Ce lundi, Jim Morrison, les Doors et leur concert en forme de testament.

Une prestation minimaliste en terre britannique

Quand les quatre membres des Doors s’avancent sur la scène du Festival de l’Ile de Wight ce dimanche 30 août 1970, la nuit est déjà bien avancée. Ce n’est pas plus mal, la vedette de la soirée ne veut pas de lumière. Dans une ambiance sépulcrale se déroule ce qui sera l’ultime concert filmé du groupe.

Ce soir-là, à Wight, devant sans doute plus de 500.000 personnes, les Doors jouent l’une de leurs partitions les plus minimalistes. Le chanteur aussi insupportable que fascinant, Jim Morrison, tout de noir vêtu, est quasiment immobile. Le concert dure moins d’une heure et les musiciens s’envolent pour les Etats-Unis juste après avoir lâché leurs instruments. A l'époque, Jim Morrison est sous le coup d’une lourde condamnation pour exhibition et outrage. Le tribunal de Miami, qui a simplement autorisé le groupe à effectuer un aller-retour rapide et sans escale, lui infligera 60 jours de travaux forcés pour cette incartade.

Un groupe à mille lieues de ses débuts flamboyants

Un an plus tôt, les Doors se sont produits dans un hangar miteux de Miami. Le chanteur était arrivé sur scène éméché et agressif. Il avait insulté le public, proféré quelques insanités à caractère sexuel et commencé à se déshabiller. Au même moment, la scène complètement vétuste s'était littéralement écroulée. La police était alors intervenue dans un climat d’émeute et le concert annulé. À partir de ce moment-là, le groupe, symbole d’une jeunesse décadente qu’il faut mettre au pas, devient la cible des conservateurs de tous bords.

Les Doors sont bannis et leurs concerts interdits. Jim Morrison s’enfonce dans une dépression chimique. Le groupe est à mille lieues de ses débuts flamboyants symbolisés par ses deux premiers albums. Dans le deuxième, Strange Days, se trouve notamment le titre "People are strange", un extraordinaire voyage entre blues, psychédélisme, musique latine et entre-deux-guerres européen, époque Kurt Weill et Bertold Brecht.

Les textes de Morrison, la musique de Manzarek

La chanson est une preuve supplémentaire du fait que les Doors sont l’un des groupes les plus érudits de leur époque. Jim Morrison et Ray Manzarek, son ami aux claviers, se sont rencontrés à la faculté de cinéma de Los Angeles. Le coup de foudre est immédiat entre le musicien intello un brin dandy qu’était Manzarek et le poète beatnik Morrison, échappé d’une famille de militaires qui déménageait au gré des missions du patriarche. Morrison écrit les textes et Manzarek les met en musique. Reste à trouver les deux derniers côtés du carré : ce seront John Densmore, un batteur féru de jazz que Manzarek a rencontré dans un cours de méditation transcendantale, et Robby Krieger, un guitariste passionné de musique indienne.

Deux coups de génie achèvent de façonner le son du groupe. Les Doors n’ont pas de bassiste : Manzarek joue d’un clavier à deux étages, avec la mélodie et les solos en bas et les basses en haut, donnant un effet hypnotique. Aussi, Krieger adopte le "bottleneck", sorte de cylindre métallique utilisé dans la musique country, pour glisser sur les cordes de son jeu déjà très original. Le résultat est d’une richesse musicale extraordinaire.

De "Light My Fire" à "Love me Two Times", les succès s’enchaînent, portés par la voix et la beauté fulgurantes de Morrison. Les événements de Miami marquent la descente aux enfers. Avant la fin du groupe, les Doors auront quand même le temps de graver leur chef d’œuvre ultime, LA Woman. Sur cet album figure ce qui est peut-être leur plus belle composition : "Riders On The Storm".

Rimbaud et Baudelaire comme modèles

Il s’agit de l'un des derniers textes de Jim Morrison, dont les vers enflammés ont nourri l’imaginaire de plusieurs générations. Alourdi, barbu, épuisé par les excès, il décide de s’installer pour quelques temps à Paris, au 17 rue Beautreillis dans le 4e arrondissement, avec sa fiancée Pamela Courson, afin de fuir l’intenable pression des Etats-Unis et se rapprocher de ses modèles, Rimbaud ou Baudelaire. Le 3 juillet 1971, au terme d’une nuit dont les mystères n’ont jamais été véritablement éclaircis, Jim Morrison est retrouvé mort dans sa baignoire. Accident ou suicide par overdose ? Il n’avait que 27 ans.

Depuis il est l’un des résidents les plus visités du cimetière du Père-Lachaise, où il repose dans le coin des poètes, non loin d’Edith Piaf, Oscar Wilde, Chopin, Bizet ou encore Honoré de Balzac. Les autres musiciens du groupe ont continué à jouer ensemble quelques années mais la magie s’était envolée avec celui qu’on surnommait "Le Roi Lézard", titre de l'un de ses poèmes les plus connus. Ray Manzarek est décédé en 2013, Krieger et Densmore sont toujours en vie, derniers témoins d’un groupe et d’une expérience collective extrême, sans véritable équivalent dans l’histoire de la musique contemporaine.

Europe 1
Par Jean-François Pérès