La vie du sculpteur César Baldaccini, l'homme derrière les César

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J.C. Piot, édité par Alexis Patri , modifié à
La 47ème cérémonie des César se tient vendredi soir à l'Olympia, à suivre en direct sur Europe 1. À cette occasion, Stéphane Bern dresse dans l'émission "Historiquement vôtre" le portrait du sculpteur César Baldaccini. C'est cet artiste qui a créé les compressions dorées qui sont remises chaque année aux lauréats.

Nous sommes le 3 avril 1976, au Palais des Congrès de Paris. Devant tout le gratin du cinéma français, le plus grand acteur français Jean Gabin ouvre la première édition d'une cérémonie qui fêtera vendredi soir son 47e anniversaire : la cérémonie des César. À l'oreille, c'est évident, le César est une allusion transparente à son aînée américaine, les Oscars, mais pas seulement. Dès sa naissance, la récompense, devenue la plus prestigieuse du cinéma français, porte le nom du célèbre sculpteur qui l'a réalisée à la demande de Georges Cravennes, l'initiateur de la soirée : César Baldaccini.

Mais ce soir-là, quand Romy Schneider, Philippe Noiret ou Jean Rochefort s'avancent pour recevoir les premiers César de l'histoire du cinéma, le trophée ne ressemble pas à celui que l'on connaît aujourd’hui. Il est assez banal, presque sage, représentant une silhouette masculine entourée par une bobine de film. Avec ce trophée, César n'en est pas à son coup d'essai. Voilà déjà plus de 30 ans qu'il sculpte ses œuvres, même si son long chemin d'artiste a commencé bien loin des soirées parisiennes.

César Baldaccini, un enfant de la Belle de Mai

César Baldaccini est né en 1921 dans un des coins les plus populaires de Marseille, la Belle de Mai. C'est alors le quartier de la Manufacture des Tabacs. C'est aussi une partie de Marseille où on entend beaucoup parler italien, la langue natale d'une bonne partie des habitants. Les parents de César en font partie : venus de Toscane, ils se sont installés là pour y travailler dur, dans la fabrication de tonneaux d'abord, puis en ouvrant un café.

César, lui, est un gamin curieux, mais rêveur, que l'école ennuie plutôt. Son truc, c'est le dessin et le bricolage. Tout ce qui lui tombe sous la main finit par se transformer en autre chose, comme ces boîtes de conserve qui lui servent à bidouiller des carrioles plus ou moins brinquebalantes pour son petit frère.

Mais il a du talent et ça se voit. Au point que sa mère finit par l'inscrire aux cours du soir des Beaux-arts de Marseille où il se régale à faire feu de tout bois. Le bois, la pierre, l'argile ou le plâtre, qu'importe. Tout ce qui se malaxe, tout ce qui se travaille, tout ce qui se tord et prend forme sous ses mains, le fascine !

La guerre éclate, l'Occupation avec et, en 1943, lorsque l'Allemagne envahit la zone sud, César doit brusquement changer ses habitudes pour échapper au Service du Travail Obligatoire, le STO, un cauchemar pour beaucoup de jeunes Français qui n'ont pas la moindre intention d'aller travailler dans les usines allemandes. 

Le succès mondial au sortir de la guerre

Comme d'autres, César quitte alors Marseille en espérant qu'on perde sa trace. Le voilà à 22 ans, à Paris, où il se tourne vers le métal. D'abord, parce qu'il a été marqué par le travail de l'espagnol Pablo Gargallo, qui s'en est fait une spécialité. Mais aussi parce que le métal est un des rares matériaux que l'on trouve un peu partout, à une époque où César n'a pas un sou en poche.

Sous son chalumeau, les tiges de fer et les pièces métalliques tordues, qu'il récupère chez les ferrailleurs ou dans les décharges, changent d'aspect. Le jeu du feu et l'alchimie de l'artiste en font des créatures étranges, un bestiaire étrange et dérangeant, avec ses carapaces patinées, ses ailes tordues, ses crochets acérés.

En 1954, sa chauve-souris fantastique et inquiétante, avec ses ailes rugueuses et trouées, marque les esprits. Sa carrière est lancée. On retrouve ses œuvres dans les lieux et les rendez-vous prestigieux, le Salon de Mai, la galerie Rive Droite, la Biennale de Venise, Bruxelles, la Hanover Gallery de Londres… Partout où il expose, il vend aux collectionneurs, aux musées et aux institutions. Tout le monde veut son César. Les prix s'envolent et les couvertures de magazine se multiplient.

Mais les doutes sont pourtant là. Derrière la grande barbe, l'aisance et la bonhomie de César, il y a quelques fissures et une peur rampante : celle de tourner en rond. Il lui faut une nouvelle idée, un nouveau terrain de jeu : ce sera la casse automobile devant laquelle il passe par hasard, ou presque, du côté de Gennevilliers.

Un pouce, un sein, un César

César est saisi par la puissance d'une presse qui compacte des carcasses de voitures en quelques instants. En un clin d'œil, les voilà transformées en cubes de métal coloré, compressées par la puissance de la machine. C'est une révélation : César se met à compresser tout ce qui lui passe par la main et, lui aussi, des voitures ! Même en parfait état, comme celle d'une figure du monde des arts et du mécénat, Marie-Laure de Noailles. Et pas n'importe laquelle de ses voitures : la Zim, cette luxueuse voiture construite sous l'ère Khrouchtchev pour concurrencer la Cadillac.

La publicité est énorme, le scandale aussi lorsqu'il expose, en 1960, une compression de trois voitures. Trois tonnes qui relancent le vieux débat sur ce qui est de l'art et sur ce qui n'en est pas. César fait mine de s'en moquer et continue d'explorer de nouvelles envies et de nouveaux matériaux. Opposé logique des compressions, ses expansions fonctionnent sur le principe inverse et l'occupent une bonne partie des années 1960 et 1970. Même si le sculpteur s'autorise toujours des pas de côté.

Son énorme Pouce, copie conforme du sien, en est un exemple célèbre. César en tire d'abord un moulage en plastique rouge de 45 centimètres, avant d'en faire des bronzes immenses, plus de six mètres pour celui qui a fini sa route sur un rond-point de Marseille, après avoir été exposé dans le monde entier, notamment en Corée du Sud au début des années 1990. Le pouce que les passants croisent tous les jours dans le quartier de la Défense culmine, lui, à 12 mètres. 

Et comme jouer avec les proportions le passionne, César y met parfois un peu de malice. Comme lorsqu'il s'amuse à mouler le sein droit d'une danseuse du Crazy Horse, Victoria Von Krupp. Il en tire une de ses sculptures les plus fameuses : un sein de deux mètres cinquante de long qu'il décline ensuite dans toutes les tailles et toutes les matières, de la résine au bronze en passant par le plastique et le polyester. Mais, si beau soit-il, le sein de Madame Krupp ne marque pas autant les esprits qu'une autre sculpture devenue légendaire : le César. 

Un premier César qui déçoit son public

Le premier trophée n'a pas grand-chose à voir avec celui que l'on connaît aujourd’hui. Et certains, parmi les premiers lauréats comme dans le public, ne se privent pas de le dire. Ils ont le sentiment que César ne s'est pas beaucoup creusé la cervelle ! Et il est vrai que l'on attendait quelque chose de plus original, de plus surprenant de la part d'un sculpteur aussi audacieux. Ils ne vont pas être déçus.

Peut-être piqué au vif, César se remet à l'ouvrage. Dès l'année suivante, pour la deuxième Nuit des César qui se tient en 1977 à la salle Pleyel, la récompense est complètement différente ! Le César a cette fois la forme qu'il a toujours conservée depuis, celle d'un lingot doré qui est le résultat de l'une des fameuses compressions de l'artiste, qui a récupéré les pièces métalliques, les ornements et les poignées d'une vieille commode pour en tirer le premier moule, le moule originel, que l'on décline chaque année depuis.

Évidemment, le trophée a ses détracteurs et quelques méchantes langues s'empressent aussitôt de le décrire comme une bûche de Noël dorée. Mais cette fois, leurs critiques se perdent dans le vide : César a fait du César. Cette fois, avec une sculpture sans équivalent, bien loin des Oscar américains et plus proche de l'Art nouveau. Depuis 1977, le célèbre lingot n'a plus bougé. Chaque année, tous les lauréats reçoivent une version strictement identique d'un trophée qui n'est pas en or, comme on le croit encore parfois, mais qui pèse son poids : 3,6 kilos tout de même.

La sculpture mesure 29 centimètres de haut, la base fait invariablement la même taille, 8 centimètres sur 8 de métal soigneusement poli, puis patiné, pour éviter le reflet des projecteurs. Une seule chose permet de distinguer deux trophées l'un de l'autre, un petit détail qui varie au tout dernier moment : dans les coulisses, un graveur se tient prêt pour inscrire le nom de chaque nouveau lauréat au fur et à mesure que la cérémonie avance. La suite appartient aux actrices, aux acteurs, aux cinéastes et à tous les professionnels du cinéma, qui emportent avec eux, heureux, un petit bout de la carrière d'un immense sculpteur.

Bibliographie

  • Jean-Charles Hachet, César ou les métamorphoses d'un grand art, Éditions Varia, 1990  
  • Otto Hahn, Les Sept Vies de César, Éditions Favre, 1988