La véritable histoire de 'La prière aux étoiles", la trilogie disparue de Marcel Pagnol

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Marcel Pagnol en habit d'académicien, en mars 1947
Marcel Pagnol en habit d'académicien, en mars 1947 © STF / AFP
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Dans une émission de "Historiquement vôtre" sur le thème "ils ont détruit leurs œuvres", Stéphane Bern fait le récit de la véritable histoire de l'écrivain Marcel Pagnol et de "La prière aux étoiles", sa trilogie cinématographique qui n'a jamais vu le jour, car détruite par les propres mains de l'artiste.

Il y a eu les célèbres Marius, Fanny et César. Il y aurait dû y avoir Florence, Dominique et Pierre. Trois personnages qui devaient donner vie à une autre trilogie de Marcel Pagnol. Mais l'écrivain et cinéaste a volontairement détruit les pellicules durant le tournage. Pour comprendre pourquoi, rendons-nous dans la Principauté de Monaco, à l'été 1941. 

La muse Josette Day

Il est tout juste 5 heures du matin, et alors que les premiers rayons du soleil viennent éclairer le Rocher, Marcel Pagnol est déjà au travail. En tête-à-tête avec sa machine à écrire, l'auteur de la trilogie marseillaise est sur le point d'achever un scénario sur lequel il planche depuis trois ans déjà. Dans les années 1920, Pagnol s'était fait une réputation grâce au théâtre. Mais l'apparition du cinéma parlant l'a décidé à ajouter une corde à son arc. Dans quelques semaines, il pourra commencer le tournage de son prochain film dans un décor idéal, celui de sa Provence natale.

Aux côtés de Pagnol, Josette Day est encore endormie. Marcel la contemple avec tendresse. Voilà deux ans qu'ils entretiennent une liaison tumultueuse. L'actrice est sa muse, celle qui lui a inspiré le personnage de Florence, la pierre angulaire de ce récit en trois volets qu'il compte bien réaliser. Sur la première page du scénario, on peut lire le titre de la trilogie : La prière aux étoiles. Sur les feuillets qui suivent, Pagnol nous plonge dans son histoire :

"À Paris, durant l'entre-deux-guerres, Florence est une jeune actrice de cinéma libre et désinvolte. Elle se laisse entretenir sans l'aimer par Dominique, le fils d'un riche industriel lyonnais. Mais quand Florence apprend que Dominique a financé tous les films où elle a obtenu un rôle, elle refuse catégoriquement de l'épouser. Chaque soir, Florence adresse une prière aux étoiles, caressant l'espoir de faire la rencontre amoureuse qui changera le cours de sa vie. Et un beau jour, son chemin croise celui de Pierre, un compositeur de musique désenchanté. Ensemble, les amants fuient la capitale pour vivre leurs amours, cachés à l'hôtel des Calanques, dans le Midi."

"Silence, on tourne !" Sur le petit port de pêche de Cassis, alors que les cigales n'en finissent plus de chanter, Marcel Pagnol réalise enfin les premières prises de vue de son film. Dans le champ de la caméra, on retrouve les têtes d’affiches : Josette Day, qui s'est mise dans la peau de Florence, et Pierre Blanchard, qui prête ses traits au personnage de Pierre. Florence, Dominique et Pierre. Comme pour Marius, Fanny et César, chacun des trois volets de la nouvelle œuvre de Pagnol portera le nom de ses héros.

Un tournage chaotique

Le tournage du premier film doit s'organiser en deux temps : on mettra d'abord en boîte les séquences qui se déroulent dans le Midi, puis l'équipe entière pliera bagages, direction Paris. Une grande première pour Pagnol, qui n'a jamais filmé la capitale. Mais avant d'immortaliser la tour Eiffel, il lui faut affronter une succession d'imprévus. Toute l’équipe en convient, le port de Cassis, ses plages de galets et ses calanques est le décor parfait.

Le problème, c'est qu'ils sont loin d'être les seuls à avoir su déceler le charme du paysage. Et oui, les congés payés ont popularisé les vacances ! Les plagistes affluent en nombre pour se prélasser au soleil et oublier l'espace d'un instant le traumatisme de la défaite. Pagnol voit rouge. Plus une prise de vue sans qu'un figurant non prévu n'apparaisse dans le champ de la caméra. L'équipe n'a plus qu'à remballer le matériel pour se rabattre impasse Jean Mermoz, à Marseille, où le cinéaste possède des studios.

Le spectre de la guerre

Mais, en cet été 1941, les plages bondées sont loin de constituer l'unique souci de Pagnol. Depuis plusieurs mois déjà, la France vit des heures sombres sous l'Occupation. Et même en zone libre, le bruit des bottes allemandes résonne. À cause de la législation antijuive de Vichy, l'assistant de Pagnol et son chef opérateur sont interdits de travail. Alors que la Résistance s’organise, certains proches du réalisateur s'engagent dans la lutte clandestine. Mais ce tournage en équipe réduite est aussi menacé par les rationnements en électricité, la pénurie de bois, de fer, de peinture qui servent à construire les décors, ou le manque de tissu pour les costumes.

Et, pour couronner le tout, c'est le parcours du combattant pour trouver des pellicules de bonne qualité. En ces temps difficiles, elles sont rares et se vendent à prix d'or. Bref, on tourne tant bien que mal. On enregistre quelques scènes entre deux prises de bec de Pagnol et Josette, dont la relation bat de l'aile. Sans compter les interruptions de tournage pour problèmes de santé qui conduisent tour à tour Pagnol et ses acteurs chez les blouses blanches. Ce film serait-il maudit ?

La question taraude tous les esprits. La suite des événements donne malheureusement raison à ceux qui l'affirment. Voilà qu'un matin, Marcel Pagnol voit débarquer à la porte de ses studios marseillais l'un des sbires de la Continental. Cette société de production cinématographique a été créée juste après la débâcle de 1940. C'est Joseph Goebbels, le propagandiste en chef du IIIe Reich, qui est à l'initiative du projet.

Grâce à la Continental, il entend renforcer la mainmise allemande sur le cinéma français pour qu'il devienne un outil à la gloire du Führer. D'autant qu'en ces heures sombres, les lieux de divertissement que sont les salles de cinéma ne désemplissent pas. Alors, quand impasse Jean Mermoz, le visiteur allemand comprend que quelque chose se trame dans les studios, son visage s'éclaire d'un sourire trompeur.

La destruction des pellicules

Sur un ton menaçant, il affirme que la compagnie qu'il représente serait ravie de distribuer ce nouveau long-métrage. La proposition sonne comme un ordre. Pagnol botte en touche. Hors de question pour lui de livrer en pâture à l'ennemi son grand projet. Il faut esquiver sans s'attirer les foudres du patron de la Continental. Il affirme alors sans broncher que les bobines qui contiennent les scènes déjà filmées sont inexploitables. Elles vont être détruites, et le projet abandonné.

La réponse tombe comme un couperet : l'Allemand veut assister à la destruction des pellicules. Pagnol est acculé. Cette trilogie devait être son œuvre maîtresse, mais son développement n'est qu'une succession d'embûches. Le lendemain, on le voit installer un billot de bois dans la cour des studios et revenir quelques minutes plus tard, une hache à la main. Sous le regard médusé de ses équipes, Pagnol détruit les bobines de son film.

Et s'il restait des copies de La prière aux étoiles ? Et si Marcel Pagnol avait simplement voulu tromper l'ennemi dans une mise en scène particulièrement réussie ? Après tout, n'est-il pas dramaturge ? En fait, Pagnol n'a pas menti. Les pellicules sur lesquelles il s'est acharné à coups de hache étaient bien inexploitables. Il n'a jamais voulu abandonner le tournage de son film. Mais désormais, il filmera clandestinement. Voilà sa manière d'entrer en résistance.

Un dernier film avant les romans

Sauf que c'était sans compter sur l'opiniâtreté de la Continental qui revient vite à l'attaque. La voilà qui offre à Pagnol un poste de directeur. Et à nouveau, il faut se creuser les méninges : comment peut-il exprimer son refus de collaborer sans froisser personne ? Il prétexte une cécité. Mais l'excuse le contraint aussi à vendre ses studios et ses laboratoires à la Gaumont. Cette-fois ci, c'est bel et bien cuit. La mort dans l'âme, Marcel Pagnol doit se faire une raison. Jamais son public ne pourra s'émouvoir en écoutant sa prière aux étoiles :

“Étoiles, dites-lui que je l'attends. S'il est savant, je lirai tous les livres, s'il est marin, je saurai l'attendre. Et s'il est roi, je serai reine. Étoiles, faites que je l'aime, donnez-lui seulement la patience de supporter mon grand amour. Car l'unique et noble richesse ce n'est pas l'amour qu'on inspire, c'est celui qu'on a dans le cœur. Portez-lui ce message ce soir, et faites qu'il vienne demain."

Après la fin de la guerre, Marcel Pagnol reviendra derrière la caméra pour diriger Jacqueline Bouvier, la future Mme Pagnol, dans son film Manon des Sources. Puis il raccrochera pour toujours la casquette de réalisateur. Mais un écrivain naît des cendres du cinéaste. A la fin des années 1950, Marcel Pagnol se lance dans la rédaction des Souvenirs d’enfance. Dans La Gloire de mon père, Le Château de ma mère et Le Temps des secrets, l'enfant d'Aubagne, né sous le massif du Garlaban, raconte sa jeunesse provençale. Aujourd’hui encore, en tournant chaque page, on entend l'accent chantant de ses inoubliables personnages.

Europe 1
Par Stéphane Bern, édité par Alexis Patri