Quatre-vingts ans après sa création, pourquoi le Joker nous fascine-t-il toujours autant ?

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De retour en salles, mais cette fois sans Batman, le Joker prouve qu'il est toujours ce méchant aussi fascinant qu'effrayant. Un statut à part dans le monde des super-héros.
ON DÉCRYPTE

Près de 300.000 entrées pour son premier jour en France, déjà plus de 100 millions de dollars (90 millions d'euros) récoltés en une semaine aux États-Unis : le film Joker, qui retrace la naissance du célèbre ennemi de Batman, est bien parti pour être un des cartons de l'année au cinéma. Rien de surprenant pour un film de super-héros… sauf que ce n'est pas un film de super-héros ! Pas l'ombre d'une aile de Batman dans le long-métrage de Todd Philipps, c'est le Joker qui a droit à tous les honneurs. Du jamais-vu pour un "super-vilain" car seul le "Clown Prince du Crime" a ce pouvoir de fascination.

Il y a un peu de Victor Hugo dans le Joker

Peu de gens le savent mais le Joker n’aurait peut-être pas existé sans… Victor Hugo. Nous sommes en 1940. Batman est devenu, en quelques mois, l’un des héros de comics les plus populaires. Alors, pour changer des truands et des mafieux à la petite semaine que le Chevalier Noir affronte chaque semaine, ses créateurs souhaitent lui opposer un adversaire malin et haut en couleurs.

Bob Kane et Bill Finger ont modélisé le Joker en s'inspirant de l'acteur Conrad Veidt dans "L'homme qui rit".

Bob Kane et Bill Finger vont trouver leur inspiration dans un film de 1928 : L’homme qui rit, une adaptation d’un roman de Victor Hugo. Le personnage principal, Gwynplaine, est un saltimbanque au maquillage outrancier, défiguré par des cicatrices qui donnent l’impression qu’il sourit tout le temps. Frappés par le visage grimaçant de l’acteur Conrad Veidt, les deux auteurs vont littéralement le copier-coller pour créer leur méchant. Quant à l'idée du Joker, elle revient à Jerry Robinson, un autre auteur de comics qui suggéra l'idée d'une carte à jouer à l'effigie du bouffon.

De méchant éphémère à star inattendue

Reste que le Joker n’était pas prédestiné à devenir le plus grand des super-vilains. Sa première apparition devait aussi être la dernière puisqu'il ne devait pas survivre à sa confrontation avec Batman. À la fin de l'histoire, le Joker tente de poignarder le Chevalier Noir, qui parvient finalement à retourner le couteau contre lui. On aperçoit ensuite le corps du criminel inanimé sur un brancard. C’est le responsable éditorial de l’époque, convaincu du potentiel du Joker, qui le sauva in extremis. Il fit changer la dernière case pour laisser entendre que le Joker allait survivre.

Le Joker s'est vite imposé comme le méchant le plus populaire des comics Batman.

Bien lui en a pris ! Le Joker est vite devenu l’un des méchants préférés des lecteurs, notamment des jeunes, et les différents auteurs qui ont écrit les aventures de Batman n'ont eu de cesse de mettre en scène ses crimes. Les différents auteurs qui se sont succédé au fil des ans ont su faire évoluer le personnage pour ne pas lasser. Le Joker a été tour à tour un mafieux devenu fou, un braqueur de banques burlesque, un humoriste raté et revanchard (c'est le parti pris du film de Todd Philipps) ou bien simplement un assassin psychopathe.

Criminel comique ou véritable psychopathe ?

Mais contrairement à la plupart des adversaires de Batman, le Joker ne le défie pas sur un plan physique mais psychologique. "Quand il arrive dans une histoire, on sait que Batman va avoir du fil à retordre. Il peut frapper n'importe qui, n'importe où, avec une grande cruauté. Il est simplement l’incarnation même de la folie", souligne François Hercouët, directeur éditorial d’Urban Comics, la maison d’édition de Batman. De fait, il met en valeur la qualité première de Batman, à savoir son don de détective (Batman n'est-il pas le fleuron de DC, Detective Comics ?).

Dans les années 1950-60, le Joker est néanmoins victime du "Comics Code", une loi qui censure les BD pour ne pas "pervertir" l'esprit des jeunes Américains. Plus pitre que criminel, moins troublant, il perd de sa superbe et se fait plus rare. Après un retour en criminel déjanté au début des années 1970, le Joker va trouver son image définitive dans les années 1980. En même temps que Batman, le Joker est réimaginé par des auteurs majeurs de comics tels que Frank Miller (Année UnThe Dark Knight Returns) et Alan Moore (Killing Joke). Le Joker devient ce clown torturé, plus inquiétant que drôle et menace n°1 à Gotham.

Jack Nicholson, Heath Ledger, Jared Leto et Joaquin Phoenix ont tour à tour incarné le Joker au cinéma.

C'est cette version du Clown Prince du Crime qui va inspirer les cinéastes… et surtout les acteurs qui vont livrer des prestations fiévreuses sous le maquillage du Joker. Dans l’ordre : Jack Nicholson avec ses blagues et son sourire figé (Batman, Tim Burton, 1989), Heath Ledger avec son maquillage angoissant et son nihilisme (The Dark Night, Christopher Nolan, 2008) et le dernier, Joaquin Phoenix, souffre-douleur osseux et fou à lier (Joker, 2019). Dans Suicide Squad (David Ayer, 2016), Jared Leto (3ème à partir de la gauche sur la photo) livrait une interprétation très "gangster", certes bluffante, mais assez éloignée de ce qu'est réellement le Joker.

Le Joker, c'est lui, c'est moi, c'est vous

Et si le Joker continue de fasciner autant, c'est parce qu'il est plus qu'un méchant. C’est un personnage profond, tour à tour étonnamment humain et affreusement diabolique. Le Joker n’est pas un monstre, c’est un homme. Un homme qui a sombré dans la folie, certes, mais un homme néanmoins. Un fait qui facilite l'identification du lecteur ou du spectateur. "Le Joker porte en lui un postulat assez simple : il suffit d'une mauvaise journée, que les ennuis s'accumulent pour que tout bascule. Cela sous-entend que tout le monde peut avoir ce potentiel en lui de chaos inné, potentiel qui peut faire tendre vers les pires exactions", explique François Hercouët. "En extrapolant, c'est l'idée qu'on pourrait tous être le Joker."

Et puis, il y a sa relation, très trouble, avec Batman. Elle est basée sur une idée assez géniale : l’un ne va pas sans l’autre, ils sont deux facettes d’une même pièce. Deux hommes traumatisés, puisque Batman, alias Bruce Wayne, a vu ses parents se faire assassiner devant lui. Un justicier sombre d’un côté et un criminel comique de l’autre. Une relation toxique qui empêche Batman de tuer son négatif : même quand le héros a ses mains serrées sur la gorge du Joker ou qu’il abat ses poings massifs sur son visage au sourire figé, il se retient au tout dernier moment.

De même, le Joker, malgré les nombreuses occasions qu'il a eues, ne veut pas tuer Batman. "Le Joker a besoin de Batman, que dis-je, il mérite Batman !", dit-il clairement dans Le poisson qui rit, une histoire publiée en 1978. "Le Joker a besoin d'un adversaire de valeur qu'il va prendre plaisir à combattre", résume François Hercouët. Cette fascination a peut-être trop influencé Todd Philipps pour son film et lui vaut quelques critiques : Joker est accusé de justifier les crimes de son super-vilain. De fait, le cinéaste semble parfois prendre le parti du personnage principal, sans recul, notamment en plaçant du côté obscur des personnages pourtant historiquement affiliés au "camp du bien".