Attentats du 13-Novembre : un an après, où en est l'enquête ?

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Attentats du 13-Novembre : un an après, où en est l'enquête ?
Il y a un an, les attentats de Paris faisaient 130 morts en plusieurs endroits de la capitale (photo d'archives). @ AFP
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Les enquêteurs ont identifié la majorité du réseau terroriste à l'origine des attaques de Paris. Mais plusieurs zones d'ombres demeurent, et le seul survivant des "commandos", Salah Abdeslam, refuse toujours de leur répondre.

C'est une enquête hors normes, qui progresse peu à peu. Depuis maintenant un an, six juges d'instruction tentent de reconstituer la genèse des attentats du 13-Novembre, projet terroriste inédit en France. Grâce à la collaboration des services d'enquête belges, le réseau tentaculaire à l'origine des attaques qui ont fait 130 morts a été presque intégralement identifié. Mais de nombreuses zones d'ombre demeurent, concernant notamment le parcours de certains de ces djihadistes, et l'identité de leur commanditaire.

Un réseau franco-belge. Dès les premiers mois ayant suivi les attaques, les investigations se sont orientées vers la Belgique, d'où étaient partis - et pour certains d'entre eux, originaires - les assaillants de Paris. Le 22 mars dernier, les attentats de Bruxelles ont confirmé l'importance de cette piste et marqué un véritable tournant dans l'enquête française, dévoilant l'organigramme d'une cellule djihadiste aux multiples ramifications. A ce stade, une quarantaine de personnes appartenant au réseau franco-belge ont été identifiées par les enquêteurs. Najim Laachraoui, l'un des kamikazes de l'aéroport de Bruxelles, est notamment soupçonné d'être l'artificier des attentats de Paris.

Depuis, la police belge a fourni des éléments cruciaux aux enquêteurs français. Dans un ordinateur portable découvert fin mars dans une poubelle, près d'une planque bruxelloise de la cellule djihadiste, un fichier s'est avéré particulièrement intéressant. Baptisé "13 novembre", il comporte cinq sous-dossiers : "groupe Omar", "groupe Français", "groupe Irakiens", "groupe Schiphol" (le nom de l'aéroport d'Amsterdam) et "groupe métro". Les trois premiers évoquent les cibles et les modes d'action du 13-Novembre : "Omar" comme le surnom d'Abdelhamid Abaaoud, tué lors de l'assaut de Saint-Denis, qui a participé au mitraillage des terrasses, "Français" comme les trois tueurs du Bataclan et "Irakiens" comme deux des trois kamikazes du Stade de France.

Rien ne permet à ce stade d'étayer l'hypothèse d'attaques coordonnées en Europe 
Une source proche de l'enquête

Les deux derniers groupes, en revanche, laissent plusieurs questions en suspens. Celui du métro visait-il le réseau parisien ou un autre, comme celui de Bruxelles? Le groupe Schiphol devait-il frapper l'aéroport d'Amsterdam? "Rien ne permet à ce stade d'étayer l'hypothèse d'attaques coordonnées en Europe", relève une source proche de l'enquête. Des investigations portent cependant sur un voyage effectué par deux suspects, Osama Krayem et Sofien A. : ils avaient pris un aller simple Bruxelles-Amsterdam, en car, le 13 novembre. Le premier, un Suédois d'origine syrienne, a depuis été filmé aux côtés de Khalid El Bakraoui le 22 mars, quelques instants avant que le kamikaze ne se fasse exploser dans le métro de Bruxelles. Il est inculpé pour sa participation aux deux attaques et détenu en Belgique. 

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Un projet plus ambitieux ? Avant la découverte de l'ordinateur, un autre élément avait déjà poussé les enquêteurs à considérer l'hypothèse d'un projet d'attentat d'une ampleur supérieure à celle des  tueries du 13-Novembre. En décembre 2015, deux hommes, l'Algérien Adel Haddadi et le Pakistanais Mohamad Usman, étaient arrêtés dans un centre de réfugiés en Autriche. Le premier avouait qu'ils étaient missionnés pour commettre des attentats à Paris, nourrissant la thèse de l'existence quatrième commando - en plus de ceux du Stade de France, du Bataclan et des terrasses.

Les deux hommes avaient débarqué le 3 octobre 2015 sur l'île grecque de Leros, au milieu des migrants, en même temps que deux des kamikazes des attaques parisiennes. Ces derniers ont pu, eux, continuer leur route. Mais pas l'Algérien et le Pakistanais, repérés à cause de leurs faux papiers et placés en rétention. Ce jour-là, d'autres djihadistes ont-ils pu se mêler aux migrants et s'évanouir dans la nature par la suite? Les enquêteurs n'excluent pas cette piste.

Quel(s) commanditaire(s) ? Autre inconnue de la tuerie revendiquée par le groupe Etat islamique : le nom de son commanditaire. Des interrogations tournent autour du rôle d'un mystérieux personnage portant le nom de guerre d'Abou Ahmad : l'Algérien Adel Haddadi a indiqué aux enquêteurs qu'un homme portant ce pseudonyme avait organisé sa venue depuis la Syrie. Le même nom revient dans une conversation audio, exhumée de l'ordinateur jeté à la poubelle à Bruxelles : des membres de la cellule belge semblent s'intéresser à cet Abou Ahmad et évoquent notamment leurs "testaments". Selon Le Monde, ce pseudonyme pourrait désigner Oussama Ahmad Atar, un djihadiste belge de 32 ans. 

Pour éclaircir ces zones d'ombre, les enquêteurs doivent pour l'instant se passer de l'aide de Salah Abdeslam, dernier survivant des "commandos" du 13-Novembre. Détenu en France depuis le 27 avril dernier, le suspect-clé a exercé son droit au silence lors de tous ses interrogatoires. Le Français pourrait pourtant détenir de précieuses informations sur l'itinéraire des djihadistes de la cellule franco-belge. Selon Mohamed Abrini, également mis en cause dans les attentats de Paris et de Bruxelles et détenu en Belgique, Salah Abdeslam aurait été "chercher presque toutes les personnes impliquées dans les attentats de Paris et qui venaient de Syrie."

>>> Lire aussi : Salah Abdeslam "lâché" par ses avocats : et maintenant ?

Un après la pire attaque commise sur le sol français depuis la Seconde Guerre mondiale, l'enquête s'annonce longue. Elle se poursuit en France et en Europe, et devra également expliquer certaines failles dans la surveillance des terroristes de Paris et de Bruxelles. Comment Abdelhamid Abaaoud, coordinateur des attaques et chef de la cellule de Verviers en Belgique, a-t-il pu circuler librement en Europe alors qu'il était sous le coup d'un mandat d'arrêt international? Malgré une interdiction de sortie du territoire, comment Samy Amimour, l'un des assassins du Bataclan, a-t-il pu partir en Syrie en 2013 et revenir en Europe ? Leur périple de retour des terres du djihad syrien n'a pu encore être reconstitué.


Le point sur un réseau en partie démantelé 

  • Neuf assaillants, tous morts 

Le soir des attaques de Paris, un Français résidant en Belgique et deux Irakiens sont morts en kamikazes près du Stade de France. Trois Français rentrés de Syrie sont morts sous les balles des policiers ou en activant leur ceinture piégée lors de l'assaut du Bataclan. L'un des tueurs qui avaient ciblé les terrasses s'est fait exploser dans un restaurant. Les deux autres, dont Abdelhamid Abaaoud, "cerveau" présumé du groupe, ont été tués par le Raid, dans un appartement de Saint-Denis où ils s'étaient réfugiés

  • Huit suspects incarcérés en France 

Impliquées à des degrés divers, huit personnes pourraient se retrouver sur le banc des accusés d'un futur procès. Outre le suspect-clé Salah Abdeslam, les deux hommes qui l'ont exfiltré vers la Belgique, Mohamed Amri et Hamza Attou, ainsi qu'un troisième qui l'a aidé dans sa cavale, Ali Oulkadi, sont également mis en examen. L'Algérien Adel Haddadi et le Pakistanais Mohamad Usman, soupçonnés d'avoir été missionnés pour participer aux attentats, ont été remis à la France par l'Autriche fin juillet. Enfin, Jawad Bendaoud et Mohamed Soumah, qui ont fourni la planque de Saint-Denis à Abaaoud, sont également incarcérés. 

  • Des complices tués ou écroués ailleurs

Les frères Ibrahim et Khalid El Bakraoui, morts en kamikazes lors des attentats de Bruxelles, tout comme Najim Laachraoui, sont soupçonnés d'avoir participé à l'organisation des attentats de Paris depuis la capitale belge avec un quatrième homme, Mohamed Belkaïd, tué par la police en mars.  Plusieurs suspects sont par ailleurs incarcérés en Belgique : un cousin de Salah Abdeslam qui lui a fourni sa dernière planque à Bruxelles et deux hommes dont les empreintes ont été retrouvées dans des caches du réseau, le logisticien Mohamed Bakkali et l'"homme au chapeau", Mohamed Abrini, repéré aux côtés de Salah Abdeslam avant les attentats de Paris. La France réclame l’extradition des deux derniers

Trois autres suspects sont par ailleurs incarcérés en Italie, au Maroc et en Algérie. Ahmed Dahmani, soupçonné d'avoir aidé à repérer des cibles à Paris, est lui écroué en Turquie.