"Le vinyle est à la musique ce que la chair est au désir"

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La Morale de l'Info est une chronique de l'émission La matinale d'Europe 1
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Sony décide de relancer la production du vinyle, après 30 ans de pause. Un retour en grâce que Raphaël Enthoven ne limite pas à la nostalgie des années 80. 

Le vinyle est de retour ! Après une pause de 30 ans, le géant japonais Sony a décidé de relancer la production de ces "galettes noires" qu'on avait crues mortes et enterrées dès l'invention du CD à la fin des années 80. Un retour en grâce qu'on aurait tort, selon vous, de réduire à la nostalgie.

Ce serait trop facile de présenter les acheteurs de vinyles comme les mohicans d'une époque révolue, qui font de la résistance, alors que tout est disponible en ligne.
Si nostalgie il y a, que dit-elle ? Que le présent n'a pas d'oreille car les vinyles - à la différence des CD ou des morceaux qu'on trouve en ligne - ont un grain, une saveur, bref une qualité dont le numérique est dépourvu.

On connaît cet argument. Mais en même temps, le vinyle grésille et craque. Alors que tous ces bruits disparaissent quand on télécharge les mêmes morceaux !

Justement ! En matière de musique, la qualité n'est pas la pureté. L'épuration du son n'est pas une amélioration. La musique a besoin de ces aspérités que le numérique (peut reproduire mais) ne comprend pas. D'où vient le plaisir d'entendre quelques secondes (comme les violons qui s'accordent avant le début d'un concert) les crépitements d'un disque avant que la musique ne s'élève ? D'où vient l'impression qu'on est paradoxalement plus près de la musique quand elle est parasitée par ces petits bruits ?
Pour comprendre cette bizarrerie, il faut plonger dans la Nausée de Jean-Paul Sartre.

Pourquoi, la Nausée ?

La scène se passe à Bouville. Il est cinq heures et demi, Antoine Roquentin boit des bocks au rendez-vous des cheminots quand, à sa demande, la serveuse, Madeleine, met dans le phonographe, "un disque Pathé pour aiguille à saphir" qui crachote un peu comme on s'éclaircit la voix 
Et soudain, au milieu des crépitements et des ressorts qui grincent, dans le bruit des rires, des rôts, des verres qu'on rince et des mains aux doigts bagués qui ramassent les cartes, s'élève la voix grave de Sophie Tucker qui chante un ragtime. Et la mélodie qui transperce le vacarme où elle naît (et qu'il entendrait moins s'il y avait moins de tapage autour de lui) injecte un peu de temps à l'état pur dans la banalité d'une journée, et donne à son auditeur le sentiment que l'existence est plus large que la vie quotidienne.
Pour prendre un autre exemple, le vieux piano de la plage, comme dit Charles Trenet, ne donne au mélomane un "frisson d'autrefois" parce qu'il possède un "la qui n'est pas gai", un "si cassé qui se désole", un "mi fané qui le console", un "Do brûlé par l'grand soleil du mois de juillet". Il faut à la musique l'écrin du vacarme, du grésil et des fausses notes, comme il faut à une idée l'hospitalité d'un cerveau ! Des fausses notes d'un vieux piano aux sillons poussiéreux d'un vinyle, en passant par le bruit des klaxons ou des verres qu'on range, tout ce qui entrave la musique est aussi ce qui la justifie.

La morale de l'info ?
Le vinyle est à la musique ce que la chair est au désir.

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