"Il ne suffit pas d'enfoncer des portes ouvertes pour abattre des murs"

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La Morale de l'Info est une chronique de l'émission La matinale d'Europe 1
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Jean-Pierre Raffarin vient d'annoncer son retrait de la vie politique afin de créer une ONG internationale. L'occasion  d'évoquer les fameuses raffarinades.

L'ancien Premier ministre et sénateur de la Vienne Jean-Pierre Raffarin vient d'annoncer son retrait de la "vie politique élective" afin de créer une ONG internationale. L'occasion pour vous d'évoquer les fameuses raffarinades dont on va entendre tout de suite l'une des plus belles.
Pour gagner, le oui a besoin que le non gagne contre le non ! Dire non au non, c'est dire oui. Mais dire oui d'emblée serait trop simple, alors on emprunte résolument le chemin d'une double négation. Ainsi naissent les raffarinades, à mi-chemin de Confucius et de Jean-Claude Van Damme. Dans une torsion du langage, au profit d'une évidence. Comme s'il fallait tourner sur soi-même pour mettre un pied devant l'autre. Beaucoup de bruit pour pas grand-chose.

Vous voulez dire que c'est une forme de langue de bois ?
Non. La langue de bois est une tentative de réponse, qui esquive la question comme on évite un coup. Alors que la raffarinade, ce haïku du néant, est une affirmation résolue, solennelle, complexe parfois, mais plate comme un trottoir de rue. C'est plutôt une langue de plastique dont l'unique ambition est de lécher le monde, et qui a tellement poli les angles du réel que même les flèches sont rondes : "Les jeunes, garantit Jean-Pierre Raffarin PR le poing fermé, sont destinés à devenir des adultes". Comment être en désaccord avec ça ? "L'avenir est une suite de quotidiens." Qui dira le contraire ? La raffarinade est une prudence proverbiale, qui parle pour ne rien dire qu'on ne sache déjà. C'est le langage qui n'engage pas : Jean-Pierre Raffarin est le Dupond de lui-même. Il ne parle pas, il dirait même plus.

Vous voulez dire que les raffarinades ne prennent aucun risque ?

Je veux dire qu'une raffarinade se donne l'air de la profondeur, mais en fait, c'est une altitude que son degré de généralité préserve de la contradiction. Et que ça explique le penchant pour l'abstraction d'un homme qui se flatte en permanence, par ailleurs, d'avoir les pieds sur terre.

Oui, il dit (autre raffarinade) "Je ne suis pas énarque, je parle directement comme je suis."
C'est ça. Là, c'est le moment où la raffarinade sort du néant pour devenir une idée reçue : les énarques sont des pisse-froids, avec une calculatrice à la place du cœur, alors que moi, Raffarin (dont le nom racle la gorge) je suis un paysan, un artisan, un boulanger, bref : je suis dans le vrai, "j'ai mes rondeurs mais j'ai mon énergie" (comme si c'était contradictoire).
Mais ce qui est étonnant, c'est que plus Jean-Pierre Raffarin revendique la franchise des terriens contre l'abstraction sadique des énarques, moins ses paroles elles-mêmes offrent de rugosité, ou d'aspérité. La pesanteur du terrien qui avance avec obstination est tempérée par l'élément aérien du sage qui flotte entre ciel et terre. Et c'est la raison d'être de la raffarinade : abstraire suffisamment la parole pour permettre, en retour, à son auteur de revendiquer son enracinement.

Et la raffarinade de l'info ?

Il ne suffit pas d'enfoncer des portes ouvertes pour abattre des murs.