"Le sentiment de sa propre originalité est toujours l'alibi de l'appartenance à un troupeau"

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La Morale de l'Info est une chronique de l'émission Europe matin
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Facebook revendique deux milliards d'utilisateurs, un bouleversement que Nietzsche avait prévu au milieu des années 1880.

Deux milliards ! C'est le nombre d'utilisateurs actifs que revendique Facebook, le plus grand réseau social du monde, à la date du 27 juin dernier. Autrement dit : il y a (beaucoup) plus de gens sur Facebook que de Chinois (ou d'Indiens) à la surface du globe. Un bouleversement que Nietzsche lui-même avait prévu dès la fin du XIX siècle.  Mais oui ! Ecoutez-le ! On est au milieu des années 1880 et Nietzsche écrit "Grâce à la liberté des communications, des groupes d’hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées."

Incroyable ! Comment a-t-il fait pour entrevoir un tel phénomène, plus de 130 ans avant son arrivée ?
C'est d'autant plus étonnant que Nietzsche était un technophobe, amoureux de la lenteur, dont les contemporains se déplaçaient à cheval et dont les lettres mettaient parfois des semaines à parvenir à leur destinataire. En fait, à l'origine de ces confréries sans frontières que Nietzsche imaginait déjà, se trouve une critique de la connaissance.

C'est-à-dire ?

C'est la peur, aux yeux de Nietzsche, qui nous pousse à connaître. C'est l'instinct de la crainte. Quel est le rôle de la connaissance ? "De trouver, dit Nietzsche, parmi tout ce qu’il y a d’étranger quelque chose qui ne soit plus pour nous un sujet d’inquiétude." Autrement dit : de faire passer tout ce qui est inédit (étranger et, pour cette raison, inquiétant) ds la broyeuse de ce qui nous est familier parce qu' on le connaît déjà. Connaître, c’est réduire l'autre au même, transformer l'inconnu en cas particulier d'une loi existante, assimiler les nuances du monde comme on assimile un aliment, bref : digérer les différences pour supporter de vivre. C'est la raison pour laquelle sur Twitter ou FB, les gens ne partagent que les opinions qui sont les leurs, et ne cherchent en général que la compagnie de ceux qui sont du même avis.

Ainsi naissent les communautés virtuelles.
Qui amalgament, ds des ensembles gigantesques, tous les gens qui pensent pareil tout en étant convaincus d'être seuls de leur camp ! Et c'est ça qui est passionnant. Les gens se conduisent en général (sur FB, Twitter ou Instagram) comme des moutons : ils diffusent ce qu'ils approuvent et ils essaient, à l'inverse, de recouvrir de bêlements l'opinion qui leur déplaît.
Mais les moutons que nous sommes se vivent eux-mêmes comme des individus originaux ! De sorte que, si les groupes qui se forment en ligne sont si vastes, c'est qu'ils ont le double avantage de produire des communautés à l'intérieur desquelles chacun croit qu'il est libre. En termes nietzschéens, ça donne : "chacun de nous, malgré la volonté de se comprendre comme un individu, amène uniquement du non-individuel à sa conscience." Et, du coup, la conscience elle-même, ajoute N, n'est qu'un réseau de liens entre les hommes", qui, pour cette raison, "n’a pu se développer que sous la pression du besoin de communication".

La Morale de l'Info ? 

Le sentiment de sa propre originalité est toujours l'alibi de l'appartenance à un troupeau.