"En même temps", c'est aussi une façon de refuser le simplisme

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La Morale de l'Info est une chronique de l'émission Europe matin
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L'époque est ainsi faite qu'elle prend la pondération pour de l'indécision. Quand on est raisonnable, se disent les gens, c'est qu'on est faible. 

"En même temps." Cette locution est devenue la marque de fabrique d'Emmanuel Macron, à qui ses adversaires reprochent (avec ces trois petits mots constamment répétés) de dire tout et son contraire dans la même phrase.

Oui, à première vue, c'est la formule de l'hésitation, qui permet de tout dire sans rien dire vraiment : il faut renforcer les frontières et en même temps rester fidèles à notre tradition d'accueil, il faut préserver le nucléaire et en même temps augmenter la part du renouvelable, il ne faut pas favoriser le Cac 40, mais en même temps, il ne faut pas lui taper dessus, il faut respecter le vote en faveur de Notre-Dame des Landes et en même temps négocier avec les zadistes.
C'est le credo de l'indécis qui plaît à la figue sans cesser, en même temps, de faire la cour au raisin.

Comme l'a dit François Asselineau à Emmanuel Macron lors du grand débat : "Vous, vous êtes d'accord avec tout le monde"

Voilà. En fait, tout le monde est d'accord pour faire à Emmanuel Macron le reproche d'être d'accord avec tout le monde !
Alors que, en même temps (si j'ose dire), le syntagme "en même temps" n'est pas seulement le contenant malléable qui permet d'embrasser la thèse et l'antithèse, ni l'exercice de souplesse dorsale qui permet de retourner sa veste en trois mots, non. "En même temps", c'est aussi une façon de refuser le simplisme dans un monde complexe.

C'est-à-dire ?

L'époque est ainsi faite qu'elle prend la pondération pour de l'indécision. Quand on est raisonnable, se disent les gens, c'est qu'on est faible. On tient pour un équilibriste (et donc un courtisan) celui qui déplaît à tout le monde parce qu'il recherche l'équilibre !  Or une chose est de ménager la chèvre et le chou (ce qui est nul), mais tout autre est de considérer que le réel est d'une étoffe trop délicate pour n'être observé que sous un seul angle !
Une chose est de se contredire pour plaire à tout le monde. Mais tout autre est d'estimer qu'un discours univoque est inapte à saisir le monde et ses propres contradictions. D'ailleurs, qui peut dire, sous peine de sottise, que son discours est le seul qui vaille ?

Donc, il y a plus de force que d'indécision dans l'expression "en même temps" ?

Le champion de "l'en-même-temps", c'était Albert Camus au moment de la guerre d'Algérie.
Personne n'était plus sensible que lui à la misère des populations locales et aux crimes contre l'humanité du système colonial, mais en même temps, ce constat ne l'a jamais empêché de se sentir pleinement Français d'Algérie et de haïr les attentats du FLN. Bref, Camus était incapable d'être con, ou de n'avoir qu'un seul avis sur la question, ce que son époque ne lui a jamais pardonné. Et on a fait passer pour un faible celui qui, au contraire, avait la force de penser contre lui-même. et d'assumer l'inconfort d'une position non-dogmatique dans un monde de brutes.

LMDI ?

Quand on est d'un seul camp, c'est qu'on pense avec la moitié du cerveau.