"Vociférations" et "terrorisme" : le procès Tron renvoyé dans les injures

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Le procès de l’ancien secrétaire d’Etat a tourné court vendredi après seulement quatre jours d’audience sur les neuf prévus © JACQUES DEMARTHON / AFP
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Dans une ambiance délétère, le procès de l’ancien secrétaire d’Etat a tourné court vendredi après seulement quatre jours d’audience sur les neuf prévus.

DANS LA SALLE D'AUDIENCE

"On est arrivés à un point particulièrement regrettable." Il est 9h30 devant les assises de Bobigny et Antoine Vey, l’un des avocats de Georges Tron, ne voit déjà plus d’issue à son procès. S'il avait été là, c'est probablement l'autre conseil de l'accusé, Eric Dupond-Moretti, qui aurait attaqué le premier. Mais le ténor est retenu au palais de Justice de Paris, et son associé assume pleinement sa responsabilité. "Nous estimons qu’à l’heure actuelle, les débats ne pourront plus être suffisamment sereins", assène-t-il. "Nous allons être contraints de demander le renvoi du procès."

"Une position impossible". Sur le banc des parties civiles, Eva Loubrieu interroge son avocat du regard, visiblement perdue. En ce vendredi matin, c'est elle qui devait être interrogée par la cour sur les faits de viols et d'agressions sexuelles qu'elle dit avoir subis. La séance de questions a déjà plus de 24 heures de retard sur le planning initial. La femme mince, cheveux noirs en chignon, comprend que cela risque, à nouveau, de ne pas être pour aujourd'hui.

Antoine Vey déroule. La demande de renvoi est d'abord raccrochée à la diffusion, jeudi soir, d'un sujet d'Envoyé Spécial sur l'affaire. Intitulé "un maire aux assises : celle qui accuse", le documentaire donne largement la parole à la deuxième plaignante, Virginie Ettel, à son avocat et à un témoin à charge. "Diffuser ce type de reportage nous place dans une position impossible", explique le conseil. L'argument était attendu. Le second l'est un peu moins.

"Qui n'a pas vu les attaques contre le président dans la presse et dans les tweets ?", demande l'avocat. Une référence à l'interrogatoire de Virginie Ettel par le magistrat, la veille et dont les questions, parfois maladroites, ont été largement commentées. "Le fait qu’un président d’assises soit mis en cause, dans des termes particulièrement violents, nous fait penser que Monsieur le président ne va pas oser poser toutes les questions", lance Me Vey.  Pour justifier leur opposition à la demande de renvoi, l'avocat général et ceux des parties civiles emploient la même expression : "écran de fumée". Les termes du débat sont sur la table. La cour se retire pour statuer.

"Cette conversation était confidentielle !" A 14 heures, il fait déjà presque nuit dans le hall du Palais de justice. On entend résonner la pluie sur le toit lorsque le président entame la lecture de la décision. Le premier argument en donne déjà le sens : "considérant que la diffusion du reportage relève de la liberté d’information…" Sur le banc des parties civiles, les avocats se serrent  la main, à la manière des membres d’une équipe sportive qui a gagné. "Il convient de rejeter la demande de renvoi sollicitée", conclut Régis de Jorna, qui s’apprête à faire lever Eva Loubrieu pour l’interroger.

" Je crois même qu'il a été dit que vous préféreriez que ce soit une femme qui préside ce procès. "

Mais Eric Dupond-Moretti, de retour, tire le premier. "Bien. Je vais dire les choses telles qu’elles méritent d’être dites." Les regards se font inquiets. Et sous l’œil sidéré de la cour, le ténor, visiblement agacé, lâche une bombe. "Je crois, monsieur le président, qu’il a été dit que vous vous interdisiez un certain nombre de questions. Je crois même qu’il a été dit que vous préféreriez que ce soit une femme qui préside ce procès. L’avez-vous dit, monsieur le président ?" Il hurle désormais : "vous l’avez dit, oui ou non ?" Sur le banc d'en face, Me Touboul, avocate d'Eva Loubrieu, explose : "Cette conversation était confidentielle !"

La scène est chaotique. Sous les cris, on distingue les sanglots lourds d’Eva Loubrieu. Virgine Ettel pleure aussi, les mains sur les oreilles. Le président est tremblant. Il hausse la voix : "Ça a été dit, mais dans un cadre privé !" Les avocats s’époumonent tous en même temps, mais c’est Eric Dupond-Moretti qui parle le plus fort : "vous avez même dit que le hashtag ‘ton porc’ vous le craignez !" Eva Touboul fulmine : "Il faut appeler le bâtonnier, là !"  Régis de Jorna bafouille qu’il est d’accord. Suspend l’audience. Dans le prétoire, quelques étincelles fusent encore : "Vous n’avez aucun principe. Vous n’êtes pas un avocat !"

"Il ne manque que cinq Femen, seins nus." L’incident laisse la salle d’audience comme un champ de bataille après le combat. Eric Dupond-Moretti vient de briser "la foi du Palais", un principe qui veut que la tenue des conversations entre magistrats et avocats reste secrète. Les propos qu'il attribue au président ont été prononcés le matin, lors d'une réunion préliminaire à l'audience, dans le bureau du président. Ils n'auraient jamais dû le quitter.

Me Valérie Grimaud, bâtonnier de l'ordre de Seine-Saint-Denis, échange avec un camp puis l'autre. Mais le mal est fait. Dans la salle vide des membres de la cour qui doit le juger, Georges Tron fait les cent pas, semblant trouver le temps long. Trois heures passent et la sonnerie retentit enfin : pour la deuxième fois, l'audience est reprise. Ces trois mots prononcés, le président passe la parole au principal agitateur de la défense, dont le ton s'est fait grave.

" Est ce qu'on imagine le magistrat qui présidait l'affaire Merah dire : "je préférerais que ce soit un président musulman" ?  "

"J'ai été interrompu par des vociférations", commence Eric Dupond-Moretti. L'avocat rappelle que le principe de foi du palais n'est pas inscrit dans le code pénal : "sa limite, c’est l’intérêt supérieur de celui qu’on a l’honneur de défendre." Il se tourne vers le juge : "vous nous avez fait part d’états d'âme qui vous honorent. (...) Vous avez été hashtagué 'mon porc' (sic). Il y a une tension, il y a un militantisme dans ce procès.  C'est devenu une espèce d’enceinte où l’on vient militer. Je ne pensais pas voir ça ici. Il ne manque que cinq Femen, seins nus !"

"Vous devez aller au bout de la démarche". Le ton se fait moins bienveillant à l'égard du magistrat, dont la défense demande à ce que les propos soient consignés par le greffe, puisqu'ils sont désormais publics. "Vous auriez préféré que ce soit une femme qui préside. Est-ce qu’on imagine le magistrat qui présidait l’affaire Merah  dire : 'je préférerais que ce soit un président musulman ?'", lance "Acquittator". "On ne peut pas continuer comme ça, pour l’image de la justice. (...) Je vous demande de réfléchir sereinement. Ces propos sont dits, vous les avez assumés. Vous devez aller au bout de la démarche."

Le tour de parole est l'occasion des dernières anicroches d'un procès déjà enterré. "Cette tension n'est aucunement le fait des parties civiles, elle est intégralement de la responsabilité de la défense", lance Me Alexandre-M. Braun. "C'est du terrorisme judiciaire." L'avocat général s'en mêle et n'emploie même pas le conditionnel : "Ca va sonner faux dans la population, on le sait fort bien. Qu'est-ce qui va être retenu ? Que Georges Tron échappe à ses responsabilités, c'est tout. Car celui qui est innocent, il s'empresse d'aller s'expliquer."

Cette fois, la cour n'a besoin que de quelques minutes pour trancher et ordonner le renvoi de l'affaire à une session ultérieure. Son écharpe déjà autour du cou, Georges Tron échange quelques mots avec ses soutiens, présents lors des quatres jours d'un procès qui aurait dû en compter neuf. Il n'aura jamais été interrogé sur les faits.