Vincent Lambert : le drame du point de vue de sa femme

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Rachel Lambert, ici à la Cour européenne des droits de l'homme en 2015, a une petite fille avec Vincent Lambert.
Rachel Lambert, ici à la Cour européenne des droits de l'homme en 2015, a une petite fille avec Vincent Lambert. © AFP
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Christophe Hondelatte raconte l'histoire de Vincent Lambert, à travers le témoignage de sa femme, livré dans l'ouvrage "Vincent, parce que je l'aime, je veux le laisser partir".
HONDELATTE RACONTE

Vincent Lambert est en état végétatif depuis onze ans. À ses côtés, deux clans s'opposent. Sa femme - qui se prononce depuis longtemps pour l'arrêt des soins - et les parents de Vincent Lambert - depuis toujours opposés à cette décision. Alors que l'arrêt des soins a débuté lundi matin, Christophe Hondelatte propose un double récit exceptionnel dans Hondelatte Raconte. Vincent Lambert vue par sa femme (lundi) et par sa mère (mardi). Deux femmes, deux regards, deux combats différents.

>> De 14h à 15h, c’est Hondelatte raconte sur Europe 1. Retrouvez le replay de l'émission de Christophe Hondelatte ici

L'accident

Rachel a 21 ans lorsqu'elle rencontre pour la première fois Vincent, à l'hôpital. Elle est étudiante au service psychiatrie de l'hôpital de Pont Saint-Martin en Lorraine. Lui est infirmier, il a cinq ans de plus qu'elle. Elle est immédiatement séduite, mais le croit inaccessible. Pourtant, deux ans après ce regard échangé, les deux jeunes gens échangent leur premier baiser. Le début de leur histoire d'amour. En 2007, c'est le mariage puis, dans la foulée, Rachel Lambert tombe enceinte et donne naissance à une petite fille.

Cette vie de famille simple et heureuse va brutalement s'arrêter le 29 septembre 2008. Rachel est encore en peignoir lorsque des gendarmes sonnent à sa porte. Vincent vient d'avoir un accident de voiture. C'est grave. Son pronostic vital est engagé, il a été emmené aux urgences de l'hôpital de Châlons-en-Champagne. Le personnel médical autorise brièvement Rachel Lambert à voir son mari : inconscient, perfusé, intubé. Le médecin réanimateur en charge de Vincent Lambert demande à la voir. Il lui présente quatre issues possibles : Vincent s'en sort sans séquelles ; il s'en sort avec une perte de sensibilité ; il ne se réveille pas tout en restant vivant ; il décède. Rachel Lambert, de son côté, n'entend que deux possibilités : la vie ou la mort.

"S'il arrive quelque chose à Vincent, faut-il le réanimer ?"

Dix jours après l'accident, la sédation est arrêtée, le pronostic vital n'est plus engagé. Rachel est à son chevet lorsque Vincent ouvre les yeux. Son regard est voilé. Elle connaît ce regard. Elle connaît aussi cette manière qu'a Vincent d'enrouler ses bras. Rachel est infirmière et sait que ce sont les signes d'une souffrance intense et de lésions neurologiques sévères.

Les médecins demandent à Rachel de stimuler Vincent lorsqu'elle vient le voir. Elle passe la musique de leur mariage, verse quelques gouttes du parfum de sa fille sur l'oreiller… En janvier 2009, il est transféré au centre d'éveil de Berck-sur-Mer, mais devant l'absence d'évolution de son état, il est finalement retransféré au CHU de Reims.

Là-bas, pour la première fois, Rachel Lambert est confrontée à la question de la réanimation par le personnel hospitalier. "S'il arrive quelque chose à Vincent, faut-il le réanimer ?", lui demande-t-on. "Non, on ne le réanime pas", indique-t-elle. La phrase la plus dure de toute sa vie, selon elle.

"État de conscience minimale +"

Après deux ans de statu quo, Vincent Lambert est transféré au COMA Science Group de Liège, à l'initiative des parents. Les experts concluent à un diagnostic : Vincent Lambert est en "état de conscience minimale +", il perçoit la douleur. Le corps médical prononce aussi pour la première fois le mot "euthanasie" pour évoquer le cas de Vincent. Rachel, elle, ne se sent pas capable de décider toute seule mais elle est persuadée d'une chose : "Lui, je suis sûr qu'il aurait voulu", écrit-elle dans son livre. Une orthophoniste est mobilisée au chevet de Vincent. Elle vient lui mettre des saveurs sur les lèvres, espérant une réponse. Après 97 séances : rien.

En 2013, quatre ans et demi après l'accident, alors que Vincent Lambert est de nouveau au CHU de Reims, Rachel est convoquée par les médecins. Ils lui demandent si Vincent, de son vivant, avait fait part d'avis si une telle situation se produisait. Rachel Lambert se souvient très bien avoir évoqué ce sujet avec lui l'année de leur mariage : "plutôt être piqué que de rester en vie comme un légume", avait-il dit.

La déchirure

Les médecins lui parlent alors pour la première fois de la loi Leonetti. Ils entament alors leur réflexion qui finira par déboucher sur une décision : entamer un programme de fin de vie. Le début de la scission entre Rachel Lambert, en accord avec cette décision, et les parents, qui y sont totalement opposés. La procédure sera d'ailleurs arrêtée, suite à la décision du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, saisi par les parents de Vincent Lambert. En mai 2013, le tribunal ordonne en effet le rétablissement de l'alimentation et de l'hydratation artificielle de Vincent Lambert.

C'est le début d'une longue bataille judiciaire entre les deux camps, d'allers et retours entre les tribunaux, le Conseil d'État, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) et la Cour de cassation. Une nouvelle procédure s'est finalement ouverte en 2018, concluant à l'arrêt des soins. Les nouveaux recours des parents devant le Conseil d'État puis la CEDH ont été rejetés. Le médecin traitant de Vincent Lambert annonce à la famille l’interruption des traitements à partir du 20 mai 2019. Jusqu'à ce nouveau coup de théâtre, lundi soir : la cour d'appel de Paris, saisie par les parents, a ordonné le rétablissement des traitements visant à le maintenir en vie, jusqu'à ce qu'un comité de l'ONU se prononce sur le fond de son dossier.