Pour Marika Bret, DRH de Charlie Hebdo exfiltrée, "la gauche a abandonné le combat" de la laïcité

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Marika Bret, sous protection policière depuis 5 ans, était l'invitée d'Europe 1. 3:55
Marika Bret, sous protection policière depuis 5 ans, était l'invitée d'Europe 1. © Europe 1
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Marika Bret, DRH de Charlie Hebdo qui a dû quitter son domicile en raison de menaces en plein procès des attentats du 7 janvier 2015, a regretté sur Europe 1, mardi, que "sa famille politique, la gauche", ait selon elle "abandonné" le combat de la laïcité. 
INTERVIEW

"Il faut se rendre compte que c'est aujourd'hui une difficulté de défendre la laïcité, ce qui est invraisemblable". La directrice des ressources humaines de Charlie Hebdo, Marika Bret, a été contrainte de quitter son domicile à la suite de "menaces précises et circonstanciées" reçues le 14 septembre par les officiers de sécurité qui assurent sa protection depuis bientôt cinq ans. Sur Europe 1 mardi matin, elle s'est demandée "ce qui se passe dans notre société" pour en arriver là et a déploré que l'on ne "puisse plus parler de laïcité tranquillement". "Ma famille politique, la gauche, a je trouve abandonné ce combat-là", s'est-elle émue.

"Qu’est-ce qui se passe dans notre société ?"

"J'étais au tribunal, je sortais des audiences et je voulais rentrer chez moi. Les officiers de police m’ont expliqué qu’il fallait que je fasse mon sac et que je quitte mon domicile", a-t-elle raconté, dans le but de "donner l'alerte". "Je vous laisse imaginer ma réaction de stupéfaction, d’incompréhension. Ma première réaction a été : 'On en est arrivés là ? Il y a un tel climat de menaces insupportable qu’il faut que je quitte mon domicile ?'", s'est attristée la DRH, contrainte de se réfugier chez des amis. 

"Pourquoi on en arrive là, qu’est-ce qui se passe dans notre société ?", s'est-elle interrogée. "J’ai des réponses sur l’ensemble. Je travaille à Charlie, aussi dans un journal féministe, je suis surtout et avant tout une militante de la laïcité, de la liberté d’expression", a rappelé Marika Bret. Or constate-t-elle, "on en est arrivés à ne plus pouvoir parler de laïcité tranquillement, à ne plus avoir la même définition de la laïcité, à ne plus pouvoir dire qu’on peut vivre avec ou sans dieux... Cela relève de l’émancipation laïque en vérité, et de la foi. On ne peut même plus aborder tranquillement ces sujets".

"Dans ce combat, là où j’ai une rage et une colère, c'est que ma famille politique, la gauche, a je trouve abandonné ce combat-là", a reproché Marika Bret. "Il faut se rendre compte que c'est aujourd'hui une difficulté de défendre la laïcité, ce qui est invraisemblable !" La directrice des ressources humaines a donné l'exemple de la pièce tirée de "la lettre posthume de Charb, Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes, qui rencontre des difficultés que je ne soupçonnais, n’imaginais même pas !" Cette dernière a notamment été déprogrammée à l'université de Lille en 2017 par "un président d'université par crainte de débordements d’étudiants", a-t-elle rappelé. 

"Nous sommes avant tout des citoyennes et citoyens"

Alors qu'un projet de loi sur le séparatisme est en préparation du côté de la majorité présidentielle, il lui semble essentiel de revenir à la notion de "citoyenneté". "Ce que nous avons en commun, qui est formidable dans ce pays, c’est la qualité de citoyenneté. Il faut arrêter de rentrer dans des débats et assignations identitaires. Nous sommes avant tout des citoyennes et citoyens". 

Car ce qui lui est arrivé à elle, a-t-elle estimé, "peut arriver à n’importe qui". "Cela fait des années que je suis inquiète. Je continue à l’être car la capacité de réunion autour de cette citoyenneté semble de plus en plus compliquée, or c’est la seule issue", a martelé Marika Bret. "J'ai la chance d’avoir travaillé avec une équipe formidable, d'avoir connu Cabu, d'avoir su ce que cette capacité du rire permettait - ce fameux pas de côté quand on est devant un mur -, et de l'avoir partagé avec Charb. Cette capacité de rire éveillé, cela fait du bien, et cela fait réfléchir", a-t-elle conclu.

Europe 1
Par Séverine Mermilliod