Mauricette a dû confier sa sœur jumelle à une maison de retraite : "Je culpabilise"

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Mauricette culpabilise d'avoir confié sa sœur jumelle à une maison de retraite. Elles vivaient ensemble depuis dix ans, mais Mauricette ne pouvait plus s’occuper de sa sœur dont la santé se dégradait beaucoup. Au micro de "La Libre antenne", sur Europe 1, elle confie son tourment à Olivier Delacroix.
TÉMOIGNAGE

Mauricette et sa sœur jumelle, Lucette, ont vécu ensemble pendant les dix dernières années, depuis la mort de leur mari. Ne pouvant plus s’occuper de sa sœur, dont la santé se dégradait beaucoup, Mauricette a été contrainte de la confier à une maison de retraite. Cette solution l’attriste et la fait culpabiliser, notamment car les visites sont restreintes en raison de la crise sanitaire. Sur "La Libre antenne" d’Europe 1, Mauricette évoque le quotidien isolé de sa sœur et leur gémellité.

" J’ai 87 ans. J’ai une sœur jumelle. Nous sommes les dernières d’une fratrie de six enfants. J'ai toujours eu beaucoup de contacts avec ma sœur. Nous avons été élevées ensemble. Nous arrivons à notre fin de vie, et elle a beaucoup de problèmes de santé. Elle a fait deux ou trois AVC. Elle est un peu partie dans son monde. Elle ne me lâche jamais, alors je souhaitais la garder à la maison. Je suis affreusement triste d'avoir été obligée de la mettre en maison de retraite. 

" Elle me téléphone parfois six fois en une demi-heure "

Je vais en perdre la santé parce que c'est ma sœur jumelle. Nous avons été liées pendant neuf mois, nous n’avons coupé le cordon ombilical qu'à la naissance. Nous sommes très proches l'une de l'autre. Je l'ai mise dans cette maison de retraite parce que je ne peux pas m’en occuper, j’ai le même âge qu’elle. Elle est fatigante. Je me fais beaucoup de reproches. Elle me dit qu’elle est bien, elle ne se plaint pas. Elle me téléphone parfois six fois en une demi-heure. Je ne veux pas couper ce cordon, il n’y a que moi qui lui permet de résister à l'ambiance.

À cause du Covid-19, pour aller la voir, il faut faire un test, prendre rendez-vous et on ne peut rester que 45 minutes. Je le fais tant que je peux. Je suis très vigilante. On ne se voit qu’à travers des plastiques et on n'a pas le droit de se toucher. Je n’ai pas le droit de monter dans sa chambre. Si je lui apporte quelque chose, on ne lui donne jamais tout de suite. Elle ne comprend pas ce virus. Elle a beaucoup de stress. Elle dit qu’elle voit ma voiture sur le parking et que je ne monte pas la voir. 

" La relation entre jumeaux est très profonde "

J'ai essayé différents formats. J’ai d’abord essayé une formule qui existe dans les Pays de la Loire pour qu’elle aille deux jours par semaine dans une institution où une animatrice les obligeait à faire des choses. Je n'étais pas là, alors elle ne voulait pas s'incorporer. Après, j'ai essayé de prendre quelqu'un à la maison pour faire la toilette du matin. À part moi, elle ne veut pas qu'on s'occupe d'elle. Même si jusqu'à maintenant, je ne lui ai jamais fait sa toilette. Elle a ce rapport trop affectif avec moi.

J’ai une fille qu'elle tolère, mais c'est tout. Mes autres enfants, mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants, elle ne les tolère pas, parce qu’il faut qu'elle me partage. Je ne peux quand même pas me couper de mes enfants. Elle n’a jamais eu d’enfants. La relation entre jumeaux est très profonde. Son mari a fait la guerre d’Algérie et elle a été blessée là-bas. Elle ne me l’a jamais dit, mais je l'ai su. Dans la nuit, je me suis réveillée et me suis dit que ma sœur était blessée. 

" J'ai mauvaise conscience "

Je culpabilise. J’embête tout le monde avec ça. On n'aurait jamais dû la mettre là-dedans. Elle se sent isolée. Ils ont été obligés de fermer sa porte à clé pendant un mois. C’était horrible. Elle aurait défoncé la porte pour sortir, elle ne voulait pas rester enfermée. On vivait dans une très grande maison et maintenant, elle est dans 20 mètres carrés. C’est ça qui la gêne. Elle essayait de se sauver, parce qu’elle veut revenir. Mais elle ne se rappelle plus où j'habite. 

Elle ne veut pas être coupée de moi, même dans la maison de retraite. Elle a vécu les dix dernières années avec moi, parce que nous étions veuves. Ça a été dix années de bonheur pour elle et pour moi. Sa chambre était à côté de la mienne. La nuit, elle se levait et allait dans la chambre d'à côté, elle croyait que c’était encore sa sœur. Maintenant, elle ne peut plus le faire, elle est attachée dans son lit. C’est difficile de la détacher de tout ça, mais il ne faut pas qu'elle s'en détache. C'est son seul soutien. Je suis désespérée et j'ai mauvaise conscience. 

 

Cela fait six mois qu’elle est là-bas. Elle a déjà fait deux séjours au CHU de Nantes, parce qu’elle a fait deux AVC. La dernière fois, elle est tombée et s'est cassé le col du fémur. C’était il y a un mois. Sa santé se dégrade beaucoup. Je ne vois pas de solution. Je suis fatiguée. J’ai un zona et du psoriasis. Je commence à ne plus être en bonne santé. C'est le stress. Les maladies de peau sont des corollaires de tout le chagrin que l’on a. "

Europe 1
Par Léa Beaudufe-Hamelin