Face à la grande distribution, le faux Eldorado du bio

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© JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
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Alors que les consommateurs le plébiscitent de plus en plus, le bio est à son tour soumis aux tensions sur les prix. Les distributeurs veulent obtenir les tarifs les plus bas, et pour les agriculteurs qui ont investi, c'est la douche froide.

Près de trois-quarts des Français consomment régulièrement des produits bio. La grande distribution l'a bien compris, puisqu'elle en propose de plus en plus. Mais n'est-ce pas au détriment des acteurs du bio ? Il y a quelques jours, des entreprises du secteur ont tiré la sonnette d'alarme.

Des négociations de prix plus tendues. Jusqu'ici, le bio semblait épargné par la guerre dans les box de négociations entre industriels et distributeurs. Selon Synabio, une organisation qui représente 200 entreprises du secteur, c'est bel et bien terminé. Cette année, la pression sur les prix touche fortement le bio. "Les fournisseurs sont dans une situation assez délicate, car 70% d'entre eux subissent des hausses de matières premières : 10% sur le blé bio, de 5 à 10% sur les fruits et légumes bio, environ 10% aussi sur le lait. Les entreprises ont besoin de répercuter, au moins en partie, ces hausses de matières premières sur leurs tarifs, quand elles négocient avec les distributeurs. Et ces demandes ne sont absolument pas prises en compte par les clients, ou en tout cas très mal", observe Charles Pernin, délégué général de Synabio, au micro d'Europe 1.

Côté grande distribution, la riposte n'a pas tardé. Juste après la diffusion de ce communiqué du Synabio, Michel-Edouard Leclerc a mis en avant sur son blog les accords déjà signés avec plusieurs acteurs du bio.

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Quid de la viande bio ? Pour les agriculteurs bio, la situation n'est pas uniforme, et tous ne subissent pas la même pression sur les tarifs. Dans la filière de la viande de bœuf, "le bio n'est pas rémunéré au juste prix", assure Pascal Benezit, le secrétaire général adjoint de la FNSEA, le premier syndicat agricole. Éleveur de charolaises, il s'est converti au bio il y a trois ans. "On peut considérer aujourd'hui qu'un kilo de viande bio coûte 1 euro le kilo carcasse de plus à produire. Et le prix donné par la distribution ou les industriels qui revendent à la distribution ne correspond même pas au coût de production du conventionnel", dénonce-t-il sur Europe 1. 

Toutefois, selon l'Unebio, qui représente 2.500 éleveurs, "on ne peut pas mettre tous les distributeurs dans le même panier." "Avec certains, les relations se passent bien", défend cet acteur important de la filière viande bio.

Et pour la filière du lait ? En ce qui concerne le lait bio, pourtant plus cher à produire que le lait conventionnel, les rayons des hypermarchés en proposent à des prix très attractifs pour le consommateur (87 centimes d'euros le litre pour la marque distributeur Carrefour par exemple). Mais le groupe assure que les producteurs n'ont pas vu la différence. "Le lait, c'est un marqueur très important pour développer la consommation bio. Carrefour a effectivement fait le choix d'utiliser le lait comme un produit grâce auquel on cherche à attirer de nouveaux consommateurs", explique Benoit Soury, directeur du bio au sein de l'enseigne.

"L'effort principal, c'est Carrefour qui le fait. De toutes façons, si je veux acheter du lait bio pas cher, je n'ai aucun éleveur français qui est prêt à me le vendre. Donc c'est d'abord un effort de Carrefour pour rendre le lait bio accessible à tous", défend-il.

Établir de nouvelles relations commerciales. Cette politique de prix bas est dénoncée par les acteurs historiques du bio qui craignent un effet d'entrainement, accompagné d'une perte de revenus pour les agriculteurs. 

Mais des solutions existent pour reprendre la main, et notamment nouer des partenariats de long terme. C'est d'ailleurs tout l'enjeu de ces prochaines années, estime Stéphanie Pageot, éleveuse en Loire-Atlantique, qui s'occupe aussi des filières à la FNAB, la Fédération nationale de l'agriculture biologique. "Ce que l'on cherche à faire, ce sont des engagements sur au minimum trois ans, et des contrats tripartites, c'est-à-dire des partenariats entre des collectifs de producteurs, des transformateurs et des distributeurs. Il faut que l'on sorte du schéma de guerre des prix entre les uns et les autres", soutient-elle. "Je pense que le bio est une vraie opportunité pour réinventer ces relations commerciales, mais que tout reste à faire."

Des partenariats de ce type commencent à voir le jour, et ils devraient se multiplier si les grandes enseignes veulent proposer plus de bio français, plébiscité par les consommateurs. Aujourd'hui, cette offre est encore faible par rapport à la demande : un tiers des produits bio proposés en France sont importés.

Europe 1
Par Anne-Laure Jumet, édité par Anaïs Huet