Drame de la rue d’Aubagne : "Marseille a changé, mais en pire", dénonce une documentariste

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La documentariste Karine Bonjour a écrit un livre documentaire sur le drame de la rue d’Aubagne, qui a fait huit morts après l’effondrement de deux immeubles à Marseille, en novembre 2018. Sur Europe 1, elle livre un témoignage poignant et pointe l’incurie des pouvoir publics.
INTERVIEW

Le 5 novembre 2018, l’effondrement de deux immeubles provoquait la mort de huit personnes rue d’Aubagne, en plein cœur de Marseille. Un an plus tard, la documentariste Karine Bonjour publie un livre documentaire sur le drame, Rue d’Aubagne, récit d’une rupture (éditions Parenthèses). Sur Europe 1, elle livre mardi un témoignage accablant sur l’état de la cité phocéenne, et dénonce avec force la faillite des pouvoirs publics. 

"La ville a changé... mais en pire puisque, maintenant, des tas de rues sont barrées par des murs de béton qui protègent éventuellement la chute d’autres immeubles. Certaines rues ne sont plus circulables à pied", raconte la documentariste. "Mais la ville n’a pas changé en termes de réhabilitation et de rénovation, malgré tous ces immeubles qui en ont besoin. Tous les mois, il y a des évacuations d’immeubles."

"Le quartier de la rue d’Aubagne reste sous une chappe de silence et de tristesse"

Le drame s’est produit dans le quartier populaire de Noailles, à deux pas du Vieux Port. Un an après, les habitants restent profondément marqués. "Le quartier de la rue d’Aubagne reste sous une chape de silence et de tristesse qu’il a du mal à surmonter, malgré ses petits commerces et son agitation habituelle. Ce n’est plus pareil, ce n’est plus la même ambiance", assure Karine Bonjour, qui a suivi de nombreux habitants en attente de relogement.

"Ce qui a beaucoup changé également, en un an, c’est que tous ceux qui ont été délogés circulent d’hôtel en hôtel. On peut faire comme si cette foule d’invisible n’existait pas, comme le fait facilement la ville de Marseille. Mais on peut aussi vivre avec elle, et voir qu’elle est désespérée parce que justement, il ne se passe rien."

"Comment est-ce possible que Jean-Claude Gaudin reste en fonction ?"

La documentariste a également critiqué avec vigueur les pouvoirs publics, en premier lieu le maire de Marseille Jean-Claude Gaudin. "Comment est-ce possible, en France, qu’un maire d’une très grande ville reste en fonction après une telle catastrophe ? Très sincèrement, si c’était arrivé à Paris, le maire aurait quitté ses fonctions", veut croire Karine Bonjour.

"Ici tout est normal. Le fait que Jean-Claude Gaudin soit toujours maire ne dérange personne sur place, ni dans les institutions politiques nationales, ni dans son propre parti. Les élus désignés comme étant propriétaires de logements insalubres sont toujours en poste. Oui c’est sidérant, mais c’est la République française telle qu’elle se déguise à Marseille", constate la documentariste.

"Les Marseillais comprennent seulement que ce n’est pas normal"

Mais un an après, les Marseillais commencent à prendre conscience des manques des pouvoirs publics. "Les habitants sont dans le formol, après des décennies d’abandon par les pouvoirs publics. Les gens se sont détournés de la politique, le taux d’abstention à Marseille est énorme. Ils viennent seulement de comprendre que ce qui se passe à Marseille n’est pas normal, que la gestion municipale n’est pas normale", estime Karine Bonjour.

"Ce sont les habitants qui ont géré les familles des victimes, les repas, les tickets de transport... Ils se sont rendu compte qu’ils étaient tout aussi capables que des techniciens municipaux. Maintenant, les habitants veulent faire avec les pouvoirs publics."