Dépôts de plaintes pour violences sexuelles : des scènes parfois surréalistes

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Dans beaucoup des cas recensés par le Tumblr, les plaignantes renoncent à leur démarche une fois au commissariat (photo d'illustration).
Dans beaucoup des cas recensés par le Tumblr, les plaignantes renoncent à leur démarche une fois au commissariat (photo d'illustration). © JACQUES DEMARTHON / AFP
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À l'initiative d'un collectif féministe, des centaines de femmes ont publié leur expérience de dépôt de plainte sur Tumblr, ces derniers jours. La police reconnaît une marge de progression mais incite à se méfier des "généralités".

"Mademoiselle, moi j'en ai vu des vrais viols. Un vrai viol, c'est quand vous êtes dans la rue et qu'il vous met un couteau sous la gorge, c'est affreux. Là, vous l'avez fait rentrer chez vous…" Les phrases sont attribuées par une jeune femme à un policier. Elles ont été prononcées en septembre 2012, alors que la victime présumée, âgée de 18 ans, se présentait au commissariat pour y déposer plainte. Ce n'est que l'une des centaines de scènes parfois surréalistes répertoriées en une dizaine de jours sur la plateforme Tumblr, à l'initiative du collectif féministe le Groupe F.

"T'as pas l'air de t'être faite violer". "Tu sais il y a beaucoup de filles qui portent plainte pour viol pour ne pas dire à papa maman qu'elles couchent", se souvient avoir entendu une plaignante, alors âgée de 11 ans. "Vous n'êtes pas un peu mythomane sur les bords ? On dirait que vous essayez d'attirer toute l'attention sur vous", affirme s'être vu répondre une autre. "T'as pas l'air de t'être faite violer. Les femmes violées s'habillent pas comme ça, elles se cachent et mettent des joggings", aurait dit un fonctionnaire de police à une troisième. Mardi, les coordinateurs de la démarche ont publié une "carte de France des dysfonctionnements" identifiés sur les réseaux sociaux, florilège de témoignages à l'appui.

" Les faits relatés ont moins de cinq ans. Ce ne sont pas des histoires qui datent des années 1980 "

"Ce qui est frappant, c'est que la plupart des faits relatés ont moins de cinq ans", souligne Lucie Groussin, militante au Groupe F, interrogée par Europe 1. "Ce ne sont pas, contrairement à ce que le ton laisse parfois imaginer, des histoires qui datent des années 1980…" Plus de 90% des femmes qui ont choisi de soumettre leur histoire aux modérateurs de la plateforme ont connu une expérience négative lors de leur dépôt de plainte. Le Groupe F a classé les témoignages par zone géographique, mais aussi par type de violences et en fonction du degré de "mauvais" accueil des plaignantes.

Près de 60% de renoncement. "Le problème le plus fréquent, c'est un refus pur et simple de prendre la plainte", déplore Lucie Groussin, qui souligne qu'une circulaire datant de 2001 impose pourtant aux officiers de police judiciaire d'y procéder, y compris lorsque la plainte est déposée dans un service "territorialement incompétent", qui ne serait pas celui où se sont déroulés les faits. Dans 59% des centaines de témoignages recueillis, la plaignante finit par renoncer à sa démarche.

Sur le Tumblr, une jeune femme raconte s'être rendue au commissariat après qu'un chauffeur de bus avait lourdement insisté pour qu'elle reste à bord après le dernier arrêt et l'accompagne jusqu'au dépôt, l'obligeant à le menacer pour qu'il ouvre finalement les portes. "Mais enfin, mademoiselle, on ne prend pas une déposition pour si peu", lui aurait répondu le policier à l'accueil du commissariat.

" Si autant de femmes renoncent, c'est aussi parce que les policiers leur expliquent que leur plainte a toutes les chances d'être classée sans suite  "

"Un petit malentendu". Lucie Groussin constate aussi "une banalisation totale des actes dans le cas des violences conjugales" - "Avez-vous un endroit où aller dormir ? Non, parce qu'à cause de son bracelet électronique, si on l'arrête, il va en prison. C'est pas sympa." - et "des propos scandaleux tenus à des mineures, à qui on demande si elles ne se sont pas comportées comme des aguicheuses" - "Y'a peut être eu un petit malentendu. Vous n'avez peut-être pas assez dit non".

Appelant à une prise de conscience, le collectif n'entend pas pour autant stigmatiser une profession. Si le Tumblr est baptisé "Paye ta police", c'est finalement sous le hashtag #PayeTaPlainte que les premiers "résultats" de la concertation sont publiés. "Le but n'est pas du tout de critiquer la police", explique la militante contactée par Europe 1. "On pointe un manque de formation évident, mais il touche toute la chaîne judiciaire : si autant de femmes renoncent, c'est aussi parce que les policiers leur expliquent que leur plainte a toutes les chances d'être classée sans suite… Ce qui est vrai."

La jeune femme note en outre que des retours "positifs" représentent environ 10% des témoignages recueillis sur les réseaux. "On constate que la prise en charge est meilleure lorsque la plaignante est accompagnée d'un avocat spécialisé, ou du représentant d'une association, par exemple. C'est un peu regrettable qu'il faille ça."

"Parfois un manque d'empathie". Du côté des principaux concernés, l'existence d'une marge de progression n'est pas niée. "Il y a parfois un manque d'empathie, parfois un manque de professionnalisme", reconnaissait le directeur général de la gendarmerie Richard Lizurey devant la délégation aux droits des femmes de l'Assemblée nationale, en décembre dernier. "On a très majoritairement des retours corrects et honorables", tempérait son homologue pour la police, Eric Morvan. "Sauf sans doute pour les femmes victimes de viols, lié au fait que nous devons améliorer nos conditions d'accueil et qu'elles sont extrêmement affectées : toute parole ou attitude qui n'est pas complètement pertinente peut être vécue comme une agression supplémentaire."

"Il faut faire attention aux généralités", ajoute auprès d'Europe 1 David-Olivier Reverdy, référent national du syndicat de police Alliance. "La plupart des commissariats, sauf certains petits bureaux de proximité, ont des services spécialisés, avec des policiers qui ont fait des stages pour mieux appréhender ces situations." Reconnaissant que la prise en charge de "l'humain" est "toujours délicate", le responsable souligne l'existence d'une charte de l'accueil, affichée dans tous les commissariats. "Il y a des contrôles effectués a posteriori, on demande aux personnes qui ont voulu porter plainte leur avis sur l'accueil."

Les pré-plaintes en ligne, une solution alternative ?

La piste a été évoquée par la ministre de la Justice elle-même, en octobre dernier : des pré-plaintes en lignes pourraient-elles être déposées par les victimes présumées de violences sexuelles, leur évitant ainsi le "traumatisme" d'un face à face au commissariat ? "Pourquoi pas", répond Lucie Groussin. "Mais à mon sens, cela ne change quelque chose que si la plaignante peut ensuite être orientée vers un policier particulièrement formé". David-Olivier Reverdy se montre lui plus mesuré : "La mesure existe déjà pour les vols, mais le récit d'une atteinte matérielle est beaucoup plus simple que celui d'une atteinte physique." Et d'expliquer : "le rôle du policier est de traduire les faits en des termes juridiques, pour caractériser une infraction au Code pénal." Pas sûr, donc, qu'un formulaire rempli sur internet puisse se substituer à cette étape.