Comment parler d'argent au sein du couple ?

, modifié à
  • A
  • A
© LillyCantabile / Pixabay
Partagez sur :
Avec le prélèvement à la source, certains couples vont devoir revoir l’organisation de leurs dépenses. Une question souvent taboue…

Comment aborder la question de l’argent dans un couple ? Avec l’arrivée du prélèvement à la source cette question, souvent gênante, parfois même taboue, va peut-être s’imposer à des millions de foyers. Désormais, l’impôt sera prélevé directement sur le salaire des deux conjoints, même dans les cas où il n'y avait qu'une seule personne qui s'en chargeait auparavant (l’un payait les impôts, l’autres les courses par exemple…). "Notre répartition nous convenait parfaitement, jusqu’à ce que l’Etat remette en cause ce qui relève de notre vie de couple", témoigne ainsi Bernard, 62 ans, dans le journal La Croix.

Pour beaucoup de contribuables, il va donc falloir revoir l’organisation. Il s’agira, également, de choisir entre un taux personnalisé (chacun paye le même pourcentage) ou un taux individualisé (le pourcentage dépend du salaire), en évitant à la fois les disputes et les frustrations. Mais comment aborder ces questions dénuées de tout romantisme, en impliquant les deux membres du couple, sans passer pour un(e)radin(e) ou un(e) flambeur(e) ? Sans que la responsabilité de ces questions pèse sur les épaules d’une seule personne ? La réponse n’est pas toujours simple, tant l’argent a une forte valeur symbolique et affective.

Quand on aime, on ne compte pas ? "Un faux dicton"

Selon une note de l’Insee en date de 2012, 90% des couples français indiquent n’avoir jamais changé leur manière d’organiser leur budget depuis le début de leur relation, signe que c’est un sujet que l’on aborde peu. "On est dans une culture où dans les relations privées, amicales ou amoureuses, il ne faut pas parler d'argent. Nous sommes tous, je pense, sous l'égide de ce fameux dicton, archifaux : en amour, on ne compte pas", analyse la philosophe et psychothérapeute Nicole Prieur, au micro d’Europe 1.

"Les patients parlent sans difficulté de sexualité, mais dès qu’il est question d’argent, il y a un mouvement de recul, on tire le rideau. Comme si l'on touchait à la grande intimité", poursuit la co-auteure de La famille, l’argent, l’amour. Et de poursuivre : "Il y a un aspect sociologique. Longtemps, les couples se sont organisés plus autour de l'argent que de l'amour, c’était souvent réglé par les parents. Aujourd’hui, on a envie de se poser en antagonisme complet par rapport à cette époque révolue, et on a tendance à mettre l’argent hors de nos lits, de nos foyers".

" L’argent, comme la sexualité, a des fonctions affectives et symboliques qui vont bien au-delà de la satisfaction des besoins immédiats "

Il faut dire que derrière les questions d’argent, il y a souvent bien plus qu’une question d’argent. "L’argent, comme la sexualité, a des fonctions affectives et symboliques qui vont bien au-delà de la satisfaction des besoins immédiats", résume le psychiatre Willy Pasini, dans A quoi sert le couple ?. Il y a une question d’éducation d’abord : certains ont grandi dans des familles qui devaient restreindre les dépenses, par nécessité ou en prévision des coups durs, alors que d’autres ont été élevés par des parents  plus dépensiers, qui se faisaient plaisir, partaient souvent en vacances, changeaient régulièrement de télé ou de vêtements etc.

Que l’on se soit construit en opposition ou que l’on en soit encore imprégnée, cette éducation joue dans notre rapport à l’argent, et elle risque de se heurter à une histoire différente chez l’autre. "Dans une discussion, cela se traduit par un ‘chez moi, on faisait ceci ou cela’. Et cette position que chacun va garder de son histoire familiale va empêcher de construire une manière de faire particulière au couple", décrypte Nicole Prieur.

La communication, "à chaque étape de la vie"

L’argent est aussi un moyen de faire des cadeaux, de prendre part aux projets communs, il sert à l’éducation des enfants. Il est donc porteur de messages, implicites, aux multiples interprétations possibles. Celui qui gagne moins que son partenaire risque de se sentir sous pression et/ou rabaissé si l'autre prend en charge la majorité des dépenses. Celui qui gagne plus peut s’autoproclamer détenteur de l’autorité au sein du couple. Et si l’un des membres du couple ne dépenses pas autant que l’autre le souhaite, il risque de renvoyer l'image de quelqu'un d'égoïste, de suggérer que l’autre n’est pas si important que ça à ses yeux.

"Jusqu’où l’argent de l’autre est-il le mien ? Jusqu’où ai-je le droit de m’immiscer dans la gestion de son portefeuille ? ", interroge Psychologie magasine. Et si aucune réponse n’est apportée à ces questions, "l’aigreur s’installe et des humiliations quotidiennes risquent de mettre l’autre en situation d’infériorité", prévient la psychothérapeute Marie-Adèle Claisse, citée par le magazine.

" Nous suggérons au couple de travailler sur ‘comment de cigale je peux devenir un peu  fourmis, et/ou inversement' "

Pour éviter d’en arriver-là, la communication est le maître-mot. Il s’agit de prendre du recul sur son histoire familiale, de prendre conscience que l’on peut s’en détacher pour faire un pas vers l’autre. "Mon expérience de psy montre que ‘plus on aime, plus on compte’. Il faut en parler, à chaque étape de la vie. Peut-être pas autour du premier café, mais très rapidement. Le début d’une relation, l’installation ensemble, les enfants, leur éducation, l’aide à leur autonomie, leur départ, la retraite… Chaque étape de la vie introduit des enjeux relationnels et symboliques différents qui nécessitent un dialogue", développe la psychothérapeute et philosophe Nicole Prieur. Et d’enchaîner : "Si on n’en parle pas, on ne se donne pas les moyens de transformer son héritage familial. Nous suggérons donc au couple de travailler sur ‘comment de cigale je peux devenir un peu fourmi, et/ou inversement’".

Compte personnel ou compte commun ?

Reste l’éternelle question de la mutualisation, ou non, des dépenses. En 2010, selon les derniers chiffres de l’Insee, 64% des couples mutualisaient toutes leurs dépenses, 18% avaient un compte-commun et gardaient un compte personnel, et 18% gardaient exclusivement leur compte personnel, ces deux dernières options gagnant du terrain au fil des années. Ya-t-il une solution meilleure qu’une autre ? Si certains louent la totale solidarité de ceux qui mutualisent tout, d’autres soulignent aussi les bienfaits de se garder de l’argent pour soi, qui "n’est dû à personne et appartient réellement à celui qui peut en disposer sans culpabilité, sans état d’âme… pour se faire plaisir ou faire plaisir à qui bon lui semble", avance le psychologue Jacques Salomé dans Psychologie magazine.

Nicole Prieur, pour sa part, rappelle que "tout n’est pas mesurable" en amour. Mais elle insiste, aussi, sur la notion d’échange. "Il important qu’il y ait un ensemble d’échanges. L’un va dépenser de l’argent, l’autre du temps ou de l’énergie, il s’agit de faire en sorte que chacun soit dans une logique de don", estime-t-elle. Et d’enchaîner : "L'équilibre se trouve quand des choses comptablement repérables vont de pair avec un ensemble de gestes d'amour non mesurables".