La France va-t-elle bientôt manquer de ministres ?

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François Nyssen, Nicolas Hulot et Stéphane Travert, trois ministres qui ont chacun quitté le gouvernement Philippe…
François Nyssen, Nicolas Hulot et Stéphane Travert, trois ministres qui ont chacun quitté le gouvernement Philippe… © Patrick KOVARIK / AFP
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De plus en plus éphémères, contraignantes et dépossédées d'un fort poids politique, les carrières ministérielles attirent moins que par le passé, constatent les spécialistes du "Tour de la question", l'ancien ministre Jean-Marie Le Guen et la grande voix d'Europe 1 Robert Namias.
LE TOUR DE LA QUESTION

Ministre, une espèce en voie d'extinction ? Certes, le gouvernement actuel ne manque pas de spécimens : ils sont au nombre de 35, et rien ne dit qu'Emmanuel Macron et Édouard Philippe aient dû s'employer pour trouver des candidats.

Mais dans un climat de défiance généralisée vis-à-vis du pouvoir politique, la fonction de ministre semble de plus en plus inconfortable. Au point de décourager de potentiels impétrants dans le futur ? C'est l'avis de l'ancien secrétaire d'État aux Relations avec le Parlement, Jean-Marie Le Guen, et de la Grande voix d'Europe 1 Robert Namias, invités mardi du Tour de la question sur notre antenne. "Dans les années qui viennent, il y a un certain nombre de gens qui hésiteront à s'engager à ce niveau-là dans l'action politique", craint ainsi l'ancien ministre de François Hollande. Pourquoi ? 

Une pression accrue sur les ministres et leur famille

C'est peut-être la raison la plus évidente à ces "crises des vocation" ministérielles : la violence infligée aux titulaires de ces postes. "L'exposition politique est extrêmement dure et violente", raconte Jean-Marie Le Guen, qui a fréquenté le Conseil des ministres de 2014 à 2017. "Il faut avoir la force psychologique pour supporter des mises en cause qui ne sont pas toutes légitimes et justifiées. C'est un certain type de caractère qui permet de résister à cet environnement compétitif." Cet ancien proche de Manuel Valls en sait quelque chose : en octobre 2016, deux journalistes du Figaro ont affirmé dans un livre qu'il aurait fait pression sur des parlementaires pour ne pas nuire à l'image du Qatar, accusations qu'il s'est employé à nier.

>> De 9h à 11h, c’est le tour de la question avec Wendy Bouchard. Retrouvez le replay de l’émission ici

Une vie privée disséquée

La transparence a-t-elle fait du bien à l'exercice du pouvoir dans les ministères ? "Sur le plan formel, on ne peut évidemment que se féliciter" des lois successives, rappelle Robert Namias. "Sur la réalité concrète, c'est plus compliqué." Le journaliste y voit une exigence de transparence "sur la totalité de la vie privée". "À partir du moment où vous devenez un homme public, et qui plus est un ministre, vous savez que vous aurez dans la semaine suivante un petit papier dans Le Canard enchaîné. Immédiatement, un certain nombre de gens vont aller fouiller le passé, c'est comme ça. Au nom de la transparence obligatoire, on met tout sur la table ! Ça devient des affaires qui vous mettent en cause personnellement, votre entourage et votre image. Il y a de quoi y réfléchir à deux fois" avant d'accepter la proposition qui vient officiellement du Premier ministre.

Une dépossession du pouvoir politique

Être ministre, et après ? Désormais, les allers-retours entre le public et le privé sont de plus en plus fréquents chez les diplômés de l'ENA. "Le ministère est plus considéré comme un lieu de passage intéressant", constate Robert Namias, alors qu'auparavant, avoir sa place au Conseil des ministres était davantage vu comme l'aboutissement d'une carrière politique. C'est là le symbole, selon lui, d'une baisse de l'influence des membres du gouvernement. "Avant, il y avait sur les épaules des ministres des vraies responsabilités de pouvoir politique. Aujourd'hui, il est tellement concentré dans les mains du sommet (le président de la République notamment, ndlr) que les ministres n'ont plus le sentiment ni la réalité du pouvoir", dit-il, regrettant presque la période des "poids lourds politiques" par rapport à la recrudescence de ministres issus de la société civile depuis une dizaine d'années.

Des obligations jugées handicapantes après la carrière ministérielle

L'affaire Cahuzac, du nom de ce proche de François Hollande et ministre du Budget qui a dissimulé des comptes en Suisse avant de démissionner en 2013, a engendré la création d'une instance pour éviter de nouveaux scandales : la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP). "Chaque année, pendant le mandat, tous les revenus le patrimoine du ministre sont scrutés par la HATVP", raconte Jean-Marie Le Guen. "À la fin de son mandat, on fait un nouveau bilan, en se demandant : s'est-il enrichi ? comment a-t-il vécu ?" 

Ensuite, pendant trois ans après la fin de son mandat, il doit saisir la HATVP "afin qu'elle examine si les nouvelles activités privées qu'il (l'ancien ministre) envisage d’exercer sont compatibles avec ses anciennes fonctions", explique le site de l'institution. "Moi, quand j'ai décidé de ne pas me représenter et d'aller travailler, j'ai dû demander à la HATVP si j'avais le droit de travailler dans le secteur où j'étais", poursuit l'ancien membre du gouvernement. "J'étais ministre des Relations avec le Parlement, donc je n'avais ni administration ni secteur économique sous ma tutelle. Mais si j'avais été ministre de la Santé, par exemple, je n'aurais pas pu aller travailler dans ce secteur, pour une mutuelle ou des hôpitaux." Et l'ancien ministre de prédire un assèchement du vivier ministériel dans le futur : "Beaucoup de responsables réfléchiront à deux fois avant de s'engager dans une carrière ministérielle qui est très éphémère, très contraignante, qui vous expose et vous suit trois ans après la fin de votre exercice", conclut-il.