"De qui se moque-t-on ?", "insinuations inacceptables" : l'affaire Benalla électrise l'Assemblée

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"Volonté d'obstruction" pour la majorité, "mensonges" au plus haut sommet de l'État pour l'opposition. Vendredi, l'affaire Benalla a pesé lourd sur les débats autour du projet de révision constitutionnelle à l'Assemblée.

Impossible de mener à bien les travaux sur la révision constitutionnelle initialement prévus vendredi à l'assemblée nationale. La majorité, engluée dans la très embarrassante affaire Benalla, a été la cible constante de l'opposition dans l'hémicycle. Depuis la veille et tout au long de la journée, les informations accablant ce proche collaborateur d'Emmanuel Macron n'en finissent plus de surgir dans les médias.

Dès lors, les députés présents en séance, recevant en permanence les alertes sur leurs smartphones, n'ont cessé d'interpeller la garde des Sceaux, Nicole Belloubet - seule représentante du gouvernement dans l'hémicycle - ainsi que Richard Ferrand, le président du groupe La République en Marche à l'Assemblée. Résultat des courses : rappels aux règlements et suspensions de séance ont ponctué la journée.

"Un mensonge par omission"

 

Et que les échanges furent vifs. Face aux soupçons qui pèsent sur le sommet de l'État, et notamment sur le ministère de l'Intérieur, qui aurait voulu "étouffer" l'affaire, les députés de droite et de gauche ont parlé d'une seule voix pour réclamer la transparence dans ce dossier, et des explications de la bouche des intéressés. "D'une affaire Benalla, on passe à une affaire d'État", s'est insurgé David Habib, député Nouvelle Gauche des Pyrénées Atlantiques. "Lorsque le ministre de l'Intérieur se rend au Sénat hier, et que devant les sénateurs, il dit qu'il commande à l'IGPN un rapport, de qui se moque-t-on ? Ce matin, on apprend qu'il avait depuis le 2 mai un rapport sur son bureau. Il y a eu un mensonge par omission", a poursuivi son collègue Luc Carvounas.

"Le président de la République (…) s'entoure d'une équipe de barbouzes"

 

Le chef de file des Républicains à l'Assemblée, Christian Jacob, a estimé que les débats ne pouvaient se poursuivre dans de telles conditions, après avoir eu vent de notre information vendredi matin concernant la suspension de trois policiers soupçonnés d'avoir transmis à Alexandre Benalla les images de vidéosurveillance  qui montrent la scène de violence place de la Contrescarpe sous un autre angle. "On est là au cœur de l'Élysée, au cœur du ministère de l'Intérieur. C'est d'une gravité sans précédent. Ça veut dire que le président de la République aujourd'hui, au mépris des fonctionnaires de police, au mépris des militaires de gendarmerie nationale, s'entoure d'une équipe de barbouzes", a-t-il dénoncé, applaudi par ses collègues. "L'Assemblée doit s'arrêter immédiatement. Le Premier ministre doit venir s'expliquer devant la représentation nationale", a-t-il exigé.

Fait rare s'il en est, Alexis Corbière, de la France insoumise, s'est placé sur l'exacte même ligne que Christian Jacob. "Quoi de plus important le ministre de l'Intérieur a-t-il à faire à l'heure où nous parlons que de venir nous parler, dans la hiérarchie républicaine que nous concevons ?", a-t-il demandé. Dans le brouhaha général, le député de Seine-Saint-Denis a fait entendre toute sa colère contre la majorité En Marche. "Vous aurez beau nous répéter, en montant le ton, en utilisant des termes injurieux, nous ne reprendrons pas les travaux cet après-midi. Nous n'avons plus confiance en la parole de l'exécutif, nous n'avons plus confiance en la parole du ministre de l'Intérieur, nous n'avons plus confiance en ceux qui doivent normalement respecter la loi. Voilà pourquoi nous les voulons devant nous. Vous aurez beau hurler, c'est une crise d'État extrêmement grave !"

"Ces insinuations ne sont pas acceptables"

 

Nicole Belloubet a répondu, prenant la défense de son collègue du gouvernement Gérard Collomb, dont la démission est réclamée par une partie de l'opposition. "Je vous ai déjà dit que je comprenais évidemment la gravité du moment et les débats qu'il suscite", a-t-elle d'abord assuré. "Pour autant, je voudrais ici condamner clairement les propos tenus sur différents bancs de cet hémicycle, et qui mettent en cause la bonne foi d'un ministre de la République. Je pense que ces insinuations ne sont pas acceptables. Ici, nous ne sommes pas dans l'ordre de la rumeur, mais dans celui de la vérité. Ce sont les différentes enquêtes qui ont été lancées qui permettront de faire la lumière sur ce qui s'est passé", a déclaré la ministre de la Justice.

De son côté, la présidente LREM de la commission des lois s'est défendue en affirmant agir dans le plus pur respect de la procédure dans pareil cas. "La commission des lois a voté à l'unanimité la possibilité de se doter des pouvoirs d'enquête. J'ai adressé hier soir à 21 heures un courrier à Monsieur le président de l'Assemblée nationale pour qu'il saisisse la garde des Sceaux. C'est la procédure. J'entends que nous la respections tous. Et ne me reprochez à aucun instant de respecter cette procédure, car si je ne la respectais pas, vous seriez les premiers à me le reprocher", s'est agacée Yaël Braun-Pivet, répondant vertement à Marc le Fur, député LR des Côtes-d'Armor.

"Vous tirez prétexte de chaque pseudo-nouveauté pour interrompre les débats et les saboter"

 

Excédé par ces prises de paroles exclusivement axées sur l'affaire Benalla, Richard Ferrand a fulminé pendant plusieurs minutes, constatant le retard pris sur les débats des quelque 1.470 amendements à la réforme. "Soyez moins arrogant et laissez l'opposition s'exprimer !", lui a rétorqué avec virulence Philippe Gosselin, député LR de la Manche. Et l'intéressé de lui renvoyer la balle, sur le même ton : "On comprend très bien ce qui se passe. Vous vous accrochez à votre revue de presse quotidienne ou bi-quotidienne pour tirer prétexte de chaque nouveauté ou pseudo-nouveauté pour interrompre les débats et les saboter. Vous utilisez donc les faits divers et la procédure !" "Fait divers", un mot qui a eu comme effet d'échauder encore un peu plus le député breton Marc Le Fur. "C'est un contre-sens par rapport à ce qui s'est passé depuis quelques jours", a-t-il estimé.

Le bureau de la commission des lois, dotées des pouvoirs d'enquête, doit se réunir vendredi à 20 heures pour décider d'auditions, mais de nombreux députés ont réclamé que le rendez-vous ait lieu plus tôt, et que ses réunions soient publiques. Ugo Bernalicis, de La France insoumise, a demandé qu'Emmanuel Macron soit auditionné, sous les protestations de la majorité. De son côté, l'Assemblée doit plancher tout le week-end sur le projet de loi constitutionnelle. Mais au vu de la teneur des débats, le vote solennel en première lecture prévu mardi pourrait bien prendre du retard.