"Le chaos règne" à Washington après la démission du secrétaire à la Défense

, modifié à
  • A
  • A
La presse américaine souligne vendredi l'impasse dans laquelle se trouve Donald Trump après la démission de son secrétaire à la Défense.
La presse américaine souligne vendredi l'impasse dans laquelle se trouve Donald Trump après la démission de son secrétaire à la Défense. © Montage Europe 1
Partagez sur :
La démission du secrétaire à la Défense Jim Mattis, à cause de divergences avec Donald Trump sur la Syrie, a fait l'effet d'une bombe. Pour les médias américains, le dernier garde-fou du président a disparu.
REVUE DE PRESSE

On pourrait penser qu'ils sont habitués, tant cela est arrivé souvent en vingt mois de présidence américaine. Mais le départ tonitruant d'un énième membre de l'administration Trump a enflammé les médias outre-Atlantique. Il faut dire que Jim Mattis, qui a donné sa lettre de démission jeudi au président, n'est pas n'importe qui : le secrétaire d'Etat à la Défense, ancien général des Marines, était souvent présenté comme "le dernier adulte responsable" en poste, le seul capable de canaliser un président impulsif. Sa démission, motivée par un désaccord profond avec Donald Trump sur la question du retrait des 2.000 soldats américains présents en Syrie, a commencé par surprendre, avant d'inquiéter.

"Un homme poussé au-delà de ses limites". C'est la chaîne de télévision MSNBC qui résume la situation de la manière la plus lyrique. "Le chaos règne à Washington", titre-t-elle après le départ du secrétaire à la Défense. Et ce, pour plusieurs raisons. D'abord parce que Jim Mattis était respecté de tous, réputé calme et patient. Du genre "qui ne quitte pas la pièce sans raison", enchaîne MSNBC. "Son expérience et sa stabilité étaient vues comme un contrepoids face à un président imprévisible", explique le New York Times, qui raconte par ailleurs que, jusqu'au bout, le secrétaire à la Défense a tenté de faire changer d'avis le président sur le désengagement américain de la Syrie. Qu'une telle personnalité baisse les bras a de quoi interpeller. "Il est impossible de ne pas voir dans sa lettre de démission les signes d'un homme poussé bien au-delà de ses limites, puis brisé", note CNN.

" La lettre de démission de Jim Mattis représente la critique la plus acérée et la plus ouverte venue de l'administration Trump. "

"Critique acérée". Dans cette lettre, Jim Mattis écrit qu'il a "apprécié d'avoir pu servir la nation", sans toutefois remercier Donald Trump. Et ne fait pas mystère de ses désaccords avec ce dernier. "Parce que vous avez le droit d'avoir un secrétaire à la Défense dont les vues sont mieux alignées sur les vôtres, je pense que me retirer est la bonne chose à faire." Cette missive est qualifiée de "reproche cinglant" par le Washington Post. Elle "représente la critique la plus acérée et la plus ouverte venue de l'administration Trump", abonde le New York Times. Qui souligne également que "c'est le premier départ d'un membre de la chefferie du cabinet à propos d'une question de sécurité nationale majeure depuis 1980". À l'époque, le secrétaire d'État Cyrus Vance avait claqué la porte de l'administration Carter pour protester contre la décision d'organiser une opération de secours d'otages américains en Iran. Aujourd'hui, même Fox News, une chaîne pourtant favorable au président Trump, rapporte que "le moral est au plus bas" au Pentagone après la démission de Jim Mattis.

Contexte difficile. Le contexte joue aussi beaucoup dans la dramatisation de ce départ. Car les coups de menton de Donald Trump s'enchaînent. Après avoir décidé de retirer les troupes américaines de Syrie, celui-ci a rejeté jeudi un compromis budgétaire élaboré par le Congrès car celui-ci ne prévoyait pas le financement du fameux mur que le président veut faire construire à la frontière mexicaine. Or, sans budget voté d'ici à vendredi minuit, les administrations fédérales risquent le "shutdown". Un blocage gigantesque, assez régulier aux Etats-Unis mais toujours embarrassant, et qui précipite les marchés américains dans le rouge, rappelle MSNBC.

"Le président Trump a entamé la journée de jeudi assiégé, écoutant les hurlements indignés des conservateurs au sujet de son mur et poussant le gouvernement vers un shutdown", analyse le Washington Post. "Il l'a terminée en annonçant le départ de l'homme que les alliés des Etats-Unis considèrent comme le dernier rempart contre l'attitude erratique du président."

" La présidence Trump peut désormais se résumer ainsi : toutes les glissières de sécurité ont été enlevées de la route. "

La disparition de la dernière "glissière de sécurité". Les médias américains se montrent donc inquiets pour la suite, à l'instar de CNN. "La présidence Trump peut désormais se résumer ainsi : toutes les glissières de sécurité ont été enlevées de la route", écrit un éditorialiste de la chaîne, Chris Cillizza. "Les hommes (et les femmes) censés modérer certaines des idées et des déclarations les plus folles de Trump sont désormais tous partis. Le départ de Jim Mattis sonne le glas de l'impression que Trump pouvait adhérer à un fonctionnement 'normal' pendant son mandat présidentiel. C'est un président qui a repoussé les gens en lesquels lui (et le pays) avaient confiance pour le guider."

Trump "en mode bunker". Pour le Washington Post, Donald Trump apparaît de plus en plus "isolé", "en mode bunker ces dernières semaines". Fragilisé politiquement, alors que la Chambre des représentants s'apprête à passer à majorité démocrate au mois de janvier, le président américain a organisé une réplique médiatique, envoyant ses derniers soutiens sur les plateaux télévisés. Mais rien ne dit que les choses vont s'arranger, comme l'explique l'ancien sénateur républicain Jeff Flake au Washington Post. "Le chaos a toujours été la norme, mais cela semble empirer. Parfois vous pensez que ça va finir par se tasser, et là, vous avez toujours autre chose qui vous tombe dessus."

 

Un désengagement très critiqué

Mardi soir, Donald Trump a confirmé le retrait des troupes américaines en Syrie, soit environ 2.000 militaires appartenant principalement aux forces spéciales. Une décision surprenante et très critiquée jusque dans son propre camp pour plusieurs raisons. Si le président américain l'a prise, c'est en effet parce que Daech a été vaincu dans le pays, a-t-il justifié. Or, cette "victoire" elle-même est contestée, de nombreux observateurs faisant remarquer que des poches de résistance jihadistes subsistent en Syrie. Par ailleurs, les États-Unis laissent derrière eux des alliés européens (le Royaume-Uni et la France) mais aussi, et surtout, kurdes. Ces derniers, très engagés sur le terrain, ont dénoncé une "trahison". Et c'est aussi cet argument qu'a employé Jim Mattis, qui a toujours été contre un désengagement rapide en Syrie, dans sa lettre de démission. L'ex-secrétaire à la Défense a insisté sur la nécessité pour les Etats-Unis de "traiter les alliés avec respect" et vanté son "système unique et complet d'alliances et de partenariats".