Italie : entre habitude et superstition, la vie des habitants sur le flanc de l'Etna

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Etna 8:04
L'Etna s'est réveillé le mardi 16 février. © Gaetano Perricone et Franco Emmi
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Mardi 16 février, la petite ville de Catane, en Sicile, a été recouverte de cendres par une impressionnante éruption de l'Etna. Mais sur place, le phénomène n'a presque pas perturbé la vie des habitants, qui sont habitués aux colères régulières du géant. Europe 1 est allée à leur rencontre des locaux pour comprendre leur mode de vie, au pied de l'un des volcans les plus actifs du 20e siècle.
REPORTAGE

"J'étais chez moi, j'ai entendu qu'il pleuvait mais rien n’était mouillé. Alors j’ai regardé par la fenêtre et là j’ai vu cet immense nuage rougeâtre qui sortait du volcan et se déversait sur la ville." Rosario Rizza habite le nord de Catane, petite ville italienne de Sicile située au pied de l'Etna. Mardi dernier, le volcan le plus actif du 20e siècle, et le plus haut d'Europe avec 3.324 mètres d'altitude, s'est une nouvelle fois réveillé dans une éruption spectaculaire au danger limité. "Pendant une petite heure, il a continué à pleuvoir des pierres, des petites, des grosses, des cendres…"

Des pierres projetées à "7 kilomètres de haut"

En plus des cendres, la partie de Catane située un peu plus en altitude a elle vu tomber des pierres de matière volcanique, qui ont eu le temps de refroidir dans les airs. "Ce nuage de gaz a projeté du matériel volcanique et des pierres ponces jusqu’à 6-7 kilomètres de haut", témoigne au micro d'Europe 1 Franco Emmi, un habitant. "J'en ai récupéré trois de trois-quatre centimètres qui sont tombés sous mes yeux, c’est déjà assez gros. Et dans les villages les plus proches, à 2.000 mètres d’altitude, ça a fait retomber un manteau de cendres de trois centimètres d'épaisseur." 

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Crédits : Gaetano Perricone et Franco Emmi

Une relation particulière avec le volcan…

Habitués aux coups de colère de l'Etna les habitants, même les plus proches de la bouche centrale du géant, ne se sont pourtant pas inquiétés mardi soir. D'une part parce que la protection civile, qui émet un bulletin quotidien, n'avait pas recommandé d'évacuation, mais aussi parce que les habitants des villes aux abords du volcan entretiennent une relation particulière avec l'Etna. "Un lien très fort et d'une grande passion fait d'affection et d'un amour profond", explique Gaetano Perricone, un écrivain qui a consacré un livre sur le sujet. "C'est un rapport qui ne laisse aucune place à la peur ou à l'inquiétude."

Beaucoup d'habitants voient même dans le volcan une présence maternelle, protectrice. Un sentiment dû au fait que le volcan constitue d’énormes réserves en eau et offre des terres très fertiles pour l’agriculture. Sur les flancs de l’Etna les habitants cultivent des vignes, des oranges mais aussi des avocats ou des mangues… "Catane vit à l'ombre de l’Etna. Le volcan donne en quelque sorte son identité aux habitants", ajoute Rosario Rizza. "Catane n’existerait pas sans l’Etna, toute son histoire est liée à la présence du volcan."

Et si une éruption a de quoi impressionner un touriste, ce n'est pas le cas des habitants qui y sont tout simplement habitués. "J'ai vu beaucoup d'éruptions, rien qu'entre 1999 et 2000, il y a en a eu environ 65 !", rappelle Franco Emmi, un habitant qui a entendu sa première éruption au début des années 1970. 

Alors à peine la colère de l'Etna terminée mardi, les habitants nettoient la cendre qui est tombée. "Dès qu'on le peut, il faut libérer les rues de toutes les cendres parce que ça peut être dangereux", raconte Gaetano Perricone, l'écrivain qui venait de passer plusieurs heures à nettoyer le toit de sa maison. "Le maire a par exemple pris un arrêté pour interdire l'usage des deux roues", quant aux voitures, elles ne peuvent dépasser les 30km/h. D'une part parce que la chaussée est glissante, mais aussi parce que cela fait voler les cendres.

D'autant que ces cendres s'immiscent partout, des maisons jusqu'aux poumons des habitants, sous forme de microparticules. C'est pour cela qu'après chaque éruption importante, les habitants sortent masqués.

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Crédit photo : Gaetano Perricone et Franco Emmi

… faite également de croyances

Mais malgré l'habitude, les habitants ont des rituels, voire des superstitions, pour vivre aussi sereinement aux côtés de l'Etna. Comme toutes les villes italiennes, Catane a un saint patron qui doit protéger les habitants. Ici, il s'agit de Sainte-Agathe. Pendant quatre jours chaque année, Catane est noire de monde et vit au rythme des processions. Des rituels au cours desquels le voile de Sainte-Agathe tient une place prépondérante, puisque c'est cette relique qui est censée protéger les habitants lors des éruptions.

"Il représente un symbole très fort", confirme Marco Pappalardo, professeur de lettres et auteur de nombreux livres d’enseignement religieux. "La légende raconte que lorsque la Sainte a été soumise au martyr des charbons ardents, son voile n’a pas pris feu."

Et cette relique n'est pas seulement sortie de sa "très belle boite" lors des célébrations, elle a aussi un rôle plus actif lors des éruptions importantes. "Un an après la mort de Sainte Agathe [en 251 ap JC, ndlr], il y a eu une grande éruption qui a menacé Catane", raconte Rosario Rizza. "Les habitants ont pris son voile, ils ont organisé une procession dans la direction de la lave et elle s’est arrêtée ! Depuis, à chaque fois que la lave a menacé Catane ce geste de foi a été répété." Le rituel a été utilisé pour la dernière fois en 1669, lors de la dernière éruption importante de l'Etna. Si cela n'a pas empêché l'évacuation des habitants par la mer, la lave a en revanche épargné tous les lieux dédiées à Sainte-Agathe. De quoi renforcer les croyances.  

Cette année, la procession en hommage à Sainte-Catherine aurait dû se dérouler il y a 10 jours, soit moins d'une semaine avant l'éruption du 16 février. Mais coronavirus oblige, elle s'est tenue sur Internet. De là à y voir un signe...  

Europe 1
Par Cécile Debarge, à Catane, édité par Ugo Pascolo