Entre une économie en lambeaux et le Covid, les Iraniens vivent la double peine

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La vie des Iraniens est éprouvante en raison du coronavirus et d'une situation économique désastreuse.
La vie des Iraniens est éprouvante en raison du coronavirus et d'une situation économique désastreuse. © AFP
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Confrontés aux sanctions américaines et à une forte épidémie de Covid-19, l'Iran et sa population souffrent. Dans l'émission "Les Carnets du monde" sur Europe 1 dimanche, une Iranienne a accepté de raconter sa vie quotidienne. Système de santé débordé, médicaments hors de prix, inflation galopante... Récit d'un quotidien d'épreuves.
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Recueillir la parole des Iraniens n'est pas chose facile. "J'ai peur", "je ne veux pas éveiller les soupçons des autorités", "nous avons l'interdiction de transmettre des informations sociales à l'étranger"... Europe 1 a été confronté à ces formules de refus dans sa quête de témoignages pour l'émission Les Carnets du monde diffusée ce dimanche. Et pour cause, face à l'ampleur des difficultés actuelles du pays, le gouvernement iranien craindrait une révolte populaire et renforcerait son contrôle sur la population, notamment via des arrestations par les Gardiens de la Révolution, comme l'a confié un journaliste à Europe 1.

"Des rumeurs selon lesquelles on meurt plus vite à l'hôpital"

Une jeune femme, pourtant, a accepté de raconter le quotidien des Iraniens sur notre antenne. Essia (son prénom a été changé) vit dans la capitale, à Téhéran. Elle relate la vie d'un pays durement affecté par le Covid-19 et une situation économique catastrophique. Cette dernière s'est aggravée depuis la décision de Donald Trump de sortir de l'accord sur le nucléaire en 2018 et d'imposer des sanctions. Des sanctions qui ont fait plonger les exportations iraniennes de pétrole et ont meurtri le système bancaire.

L'Iran serait le pays du Moyen-Orient le plus touché par le Covid-19. Il y a dix jours, la barre du million de contaminations a été franchie. Officiellement, le virus a fait quelque 52.000 morts mais les observateurs estiment que ce bilan est très largement sous-estimé. Seules deux semaines de confinement ont été mises en place en mars dernier. Depuis, l'urgence économique a repris le dessus, laissant la voie libre au virus.

Celui-ci a emporté deux proches d’Essia : sa tante diabétique et son cousin. Tout comme ses parents, la jeune femme a été contaminée. Essia a dû se battre pour que sa mère s’en sorte. Si affaiblie, celle-ci n'a pu ni marcher ni se lever, pendant deux mois. "On n’est pas allés à l’hôpital parce qu’ils sont pleins et il y a beaucoup de rumeurs selon lesquelles on meurt plus vite là-bas", témoigne Essia. "Donc on a demandé au médecin de venir. Il a prescrit des vitamines... Maintenant, ils ne donnent qu’une seule ampoule (de vitamines) par personne et je devais chaque semaine aller chercher l’ampoule parce qu’ils n’ont pas de stocks."

Des médicaments à trouver sur le marché parallèle

Certains médicaments sont rationnés, d’autres totalement introuvables. Rapidement, la tante d'Essia n’a plus eu accès à son insuline. Plusieurs Iraniens contactés par Europe 1 ont confirmé que des médicaments étaient introuvables légalement, mais qu'ils pouvaient être achetés par ailleurs en connaissant quelques ficelles. Une rue de Téhéran, en particulier, serait ainsi réputée pour être un véritable marché parallèle. Tous les soins peuvent y être trouvés mais à des prix exorbitants.

"Un de mes cousins a contracté le virus et il avait besoin d’un soin intensif. Sa fille a dû aller dans cette rue pour trouver le médicament prescrit par le médecin et c’était très cher. Chaque ampoule, c’était 15 millions de rial (presque 300 euros, ndlr)... Il a dû en prendre 30", raconte Essia. Exorbitant également, le prix des tests PCR. Essia a dû aller dans un hôpital privé pour pouvoir en faire un. Cela lui a coûté six millions de rials (117 euros). Et quand est venu le moment de faire un second test, deux semaines après avoir été diagnostiquée positive, le médecin lui a répondu, selon les dires de la jeune filles, qu'elle n'en avait "pas besoin". "On n’a pas assez de tests et c’est très cher pour vous", aurait ajouté le professionnel.

"Avoir assez d’argent n’a pas de sens ici"

C'est peu dire que faire des économies est une nécessité en ce moment en Iran. Selon le centre iranien des statistiques, les dépenses des familles ont augmenté de près de 47% par rapport à l’an dernier, alors que l'inflation avoisine les 40%. Le taux de chômage se trouve autour du même pourcentage. Sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les images de longues files d’attente pour les distributions de poulet ou d'autres aliments subventionnés par l’Etat.

 

Pour le moment, Essia arrive encore à joindre les deux bouts mais elle vit sur son épargne. Cela fait des semaines qu'elle n’est plus payée. Elle garde ses dernières économies pour des besoins essentiels comme les courses alimentaires, l'achat de produits d’hygiène et les médicaments. "'Avoir assez d’argent', c’est une expression qui n’a pas de sens ici. Peut-être qu’aujourd’hui j’ai assez d’argent pour acheter de quoi manger mais chaque semaine, les choses sont plus chères. Surtout la viande, le riz, les fruits... Tout devient plus cher. Ce que j’achète avec ce que j’ai cette semaine, la semaine prochaine j’achèterai moins avec la même somme d’argent. Et comme nous achetons moins, beaucoup de commerçants font faillite", se désole-t-elle.

"Comme les gens vivent dans la misère depuis longtemps, je pense qu’ils s’en foutent"

Pour justifier la baisse du pouvoir d’achat et les pertes d’emplois, les autorités iraniennes dénoncent les sanctions américaines. Celles-ci sont également évoquées quand il s'agit de défendre la légèreté des mesures prises contre le Covid-19. Le mois dernier, 65 présidents de facultés de médecine iraniennes ont demandé un confinement strict pendant au moins 15 jours. Leur appel n'a pas vraiment été entendu. Les commerces non essentiels ont fermé pendant un moment dans les grandes villes du pays mais ils ont d’ores et déjà rouvert. C'est aussi le cas des mosquées. Un couvre-feu a été instauré à partir de 21 heures mais seulement pour les voitures.

Essia s’inquiète car elle trouve que nombre de ses concitoyens semblent avoir cédé au fatalisme. "Quand je regarde les infos, parfois je pleure de voir tous ces gens mourir à l’hôpital et personne ne fait rien", s'indigne-t-elle. "Les deux semaines pendant lesquelles tous les commerces non essentiels étaient fermés, beaucoup de gens n’y prêtaient pas attention et ont continué à sortir. C’est comme s’ils étaient sans espoir et impuissants. Ils sortent et ils s’en fichent de mourir. Comme les gens vivent dans la misère depuis longtemps, je pense qu’ils s’en foutent. Les gens sont devenus léthargiques, ils ne ressentent rien et c’est très triste."

Europe 1
Par Marion Gauthier, édité par Jonathan Grelier