Coronavirus : la longue crise qui a mené l’OMS à accepter une enquête sur sa gestion

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L'OMS est au coeur d'un intense bras de fer diplomatique.
L'OMS est au coeur d'un intense bras de fer diplomatique. © FABRICE COFFRINI / AFP
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L’Organisation mondiale de la santé, vivement contestée par les Etats-Unis, a accepté mardi une enquête sur sa gestion de la pandémie de coronavirus. Ce rebondissement marque le dernier épisode d’une crise diplomatique majeure, sur fond de lutte d’influence entre Américains et Chinois.
ANALYSE

La menace américaine était trop forte. Très critiquée par les Etats-Unis, Donald Trump en tête, l’Organisation mondiale de la santé s’est résolue mardi à accepter le principe d’une enquête sur sa gestion de la pandémie de coronavirus. Cette "évaluation indépendante", dont les contours restent cependant flous, marque le dernier épisode d’une véritable saga diplomatique. Accusée par le président américain d’être inféodée à la Chine, l’OMS, et notamment son président, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, se retrouvent au cœur du bras de fer entre Pékin et Washington, à la lutte pour le leadership mondial. Récit de ces mois de crise, qui ont placé l’agence onusienne dans l’oeil du cyclone.

Acte 1 : l’OMS décrète l’urgence sanitaire mondial, un mois après les premiers cas à Wuhan

Le 31 décembre 2019, la Chine révèle l'existence d'un foyer de cas de pneumonie à Wuhan, dans la province chinoise du Hubei. Dès le lendemain, l’OMS active à son siège à Genève une cellule de gestion de crise, "plaçant l'organisation en mode urgence". En quelques semaines, la pandémie progresse rapidement et commence à contaminer les pays voisins de la Chine, dont la Thaïlande, la Corée du Sud et le Japon.

Pendant ce temps, l’agence onusienne réunit un comité d’urgence, qui n’arrive pas à se mettre d’accord pour savoir s’il faut déclencher une "urgence de santé publique de portée internationale". Ce n’est que le 28 janvier, six jours après la première réunion de ce comité d’urgence, qu’une délégation de l’OMS, emmenée par son patron Tedros Adhanom Ghebreyesus, part pour la Chine.

Sur place, l’OMS et le président chinois Xi Jinping se mettent d'accord pour dépêcher une équipe internationale de scientifiques. Finalement, le 30 janvier, l’agence onusienne déclare l'épidémie de nouveau coronavirus "urgence de santé publique de portée internationale". Soit près d’un mois après les signalements par la Chine des premiers cas sur son sol.

Acte 2 : une agence accusée d’être sous influence

La pandémie se répand dès lors dans le monde entier, et commence à endeuiller l’Europe. Donald Trump, qui avait au départ félicité la Chine pour sa lutte contre le coronavirus, commence à hausser le ton avec Pékin. 

Mi-février, le gouvernement américain s’agace publiquement du "manque de transparence" des autorités chinoises, marquant le début d’une guerre diplomatique entre les deux superpuissances. L’OMS, de son côté, prend la défense de la Chine. "Nous avons un gouvernement qui coopère avec nous, qui invite des experts internationaux, qui a partagé des séquences (du virus), qui continue à œuvrer avec le monde extérieur", assure même, en réponse, le chef du département des urgences sanitaires de l'OMS, Michael Ryan.

Sauf que plus les semaines passent, plus les critiques contre la Chine se font jour, et pas uniquement aux Etats-Unis. Le président Emmanuel Macron lui-même estime à la mi-avril qu’il y a "manifestement des choses qu’on ne sait pas" sur la gestion de la pandémie par les autorités chinoises. Dans un article, Le Figaro soupçonne même Pékin d’avoir influencé l’OMS et accuse son patron, Tedros Adhanom Ghebreyesu, "d’avoir repris sans aucune distance les éléments de langage du Parti communiste chinois".

Acte 3 : Donald Trump suspend la contribution américaine

Le 15 avril, Donald Trump provoque un mini-séisme diplomatique. Une semaine plus tôt, le président américain avait déjà critiqué avec virulence l’OMS, l’accusant d’être pro-Pékin. Mais la joute verbale franchit alors un pas : il annonce carrément la suspension de la contribution américaine, le premier bailleur de fonds de l’agence onusienne avec plus de 400 millions de dollars par an.

Ces propos déclenchent immédiatement un tollé diplomatique, y compris chez les alliés des Etats-Unis. Le mot d’ordre, repris dans de nombreuses capitales : pas question de couper les vannes de l’OMS en pleine pandémie. "C'est dommage, quand il y a une pandémie, que le seul outil de coopération mondiale soit mis en difficulté. L'OMS est un outil important", déplore le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian. Une aubaine pour la Chine, qui annonce dans la foulée donner 30 millions de dollars supplémentaires à l’OMS, pour compenser le manque à gagner dû au désengagement américain.

Acte 4 : une enquête ouverte, et après ?

Ces dernière semaines, les Etats-Unis ont continué leur travail de sape. Lundi, Donald Trump va jusqu’à accuser l’OMS d’être "une marionnette de la Chine", et se montre évasif sur sa décision de couper définitivement, ou non, les vannes à l’agence onusienne. Dès le lendemain, l’OMS, acculée, doit se résoudre, avec l’accord de la Chine, à accepter le principe d’une enquête sur sa gestion de la crise. Les contours de cette "évaluation" restent cependant flous. Elle devra, selon les mots choisis avec soin par l’agence, passer au crible "les mesures prises par l'OMS face à la pandémie de Covid-19 et leur chronologie".

Mais l’affrontement diplomatique n’est pas pour autant terminé. La Russie a par exemple dénoncé ce qu'elle a qualifié de tentatives américaines de "casser" l'organisation. La Chine, elle, s'est déclarée ouverte à une enquête indépendante... mais pas avant la fin de la pandémie.