Manifestations en Algérie : "On retrouve l’esprit qui a animé des mouvements comme celui de Solidarité en Pologne"

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© Europe 1
Le monde vu par... est une chronique de l'émission Toute l'info du week-end
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Chaque samedi, François Clemenceau, rédacteur en chef au Journal du dimanche, revient sur un événement international.

 

Avec la mort politique d’Abdelaziz Bouteflika et les manifestations qui gagnent en ampleur en Algérie, vous vous demandez, François Clemenceau ce matin, si ce pays n’est pas en train de vivre ce qu’ont vécu les pays de l’Est à la fin des années 1980.

Il faut toujours des méfier des comparaisons en histoire et en géographie, mais il y a tout de même des éléments utiles à rappeler pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. D’abord la proximité entre l’Algérie et l’Union soviétique devenue la Russie. Moscou s’est engagée dès le départ en faveur des mouvements anticolonialistes et une fois l’indépendance acquise, leur a fourni les sciences, les techniques, les armes et le conseil fraternel. Tous les généraux de l’âge du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah ont fait leur académie militaire en URSS ou dans les pays satellites comme la Roumanie ou la Pologne ; et leurs frères d’armes plus jeunes en Russie.

Aujourd’hui, la moitié des armes russes vendues en Afrique vont à l’Algérie qui vient d’acquérir le système Glonass pour ses armées, l’équivalent russe du GPS américain.

Voilà pour le militaire, qu’en est-il du politique ?

C’est plus opaque. Jusqu’en 1988, l’Algérie s’est inspirée du modèle du parti unique soviétique. Du syndicat unique également et du contrôle de la société civile par les services de renseignements, eux aussi formés aux méthodes du KGB. Mais après les émeutes de cette année-là, les réformateurs algériens, comme Mouloud Hamrouche (version Gorbatchev) ou Sid Ahmed Ghozali, (version Eltsine), ont introduit le multipartisme, la liberté de la presse même si elle reste très encadrée, la liberté d’expression, avec en même temps une coopération qui s’est intensifiée avec l’Europe et les Etats-Unis. Mais ces années de dégel, de perestroïka à l’algérienne, ont également eu une influence sur l’opposition.

Aujourd’hui, on a pourtant l’impression qu’en dehors de la rue, l’opposition, partisane, en tout cas, est morte…

Disons que l’opposition, comme après la fin du communisme et dans les périodes de transition qui ont suivi, a été tolérée sauf que les premiers à en avoir bénéficié, ce sont les islamistes, jusqu’au succès dans les urnes dès 1990, c’est dire la rancœur qui existait déjà dans ce pays contre le système. Dix ans et plus de 100.000 morts plus tard, l’opposition a été en partie retournée contre l’ennemi commun islamiste. Certains sont allés partager le pouvoir en échange de leur bienveillance, les autres ont été marginalisés dans l’humiliation. Mais avec ces foules qui manifestent aujourd’hui, cette sorte d’autogestion d’une contestation tous azimuts, on retrouve l’esprit qui a animé des mouvements comme celui de Solidarité en Pologne, de la Révolution de velours en Tchécoslovaquie, ou du Forum démocratique hongrois.

Tous étaient différents mais leur dénominateur commun était d’en finir avec un système sclérosant au nom des libertés. Ne cherchons donc pas forcément la comparaison avec les printemps arabes. Essayons plutôt de repérer dans cette révolution en cours le Walesa algérien. Et le Jaruzelski en uniforme négociant avec lui le long chemin vers la démocratie.