Mata Hari, espionne de génie ou victime de la justice militaire ?

SAISON 2019 - 2020 , modifié à
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15:08
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Mais qui était vraiment Mata Hari ? D'où vient celle qui s'est fait connaître par ses danses orientales ? Et quel rôle a-t-elle joué durant la Première Guerre mondiale ? Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars s'intéresse à cette femme fusillée pour espionnage qui continuent encore aujourd'hui d'intriguer. 

Dans notre monde ultra-connecté, où l'on cherche à protéger ses données personnelles et où le renseignement est traqué par des cyber-espions, on oublie ce qu’était l’espionnage il y a un peu plus de cent ans. En pleine Première Guerre mondiale, une femme, Mata Hari, en fut le symbole. Et dans l’imaginaire collectif, elle est restée une légende qui fait rêver. Mais était-elle effectivement un agent double, voire triple au profit des Français, des Allemands et des Russes ? Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars dresse le portrait de cette espionne aux multiples facettes. 

Dans la pénombre d’un petit matin glacé, une femme d’une quarantaine d’années est tenue en joue par douze soldats. Ils sont à dix mètres d’elle. Un médecin et des religieuses sont sur le côté, assistant la condamnée. Celle-ci, par défi, refuse le bandeau : elle regardera la mort en face comme elle avait regardé la vie. 

Au Fort de Vincennes, il est 6 h 15 du matin, ce lundi 15 octobre 1917. Au peloton d’exécution, elle envoie un geste d’adieu. Elle meurt d’une balle en plein cœur. Son corps, tant adulé de son vivant, est remis à la faculté de médecine  où il est disséqué. Etait-elle réellement coupable d’avoir livré des secrets à l’ennemi ou était-elle surtout victime de sa sulfureuse réputation ?

Dans son livre "Les maîtres de l’espionnage", Rémi Kauffer écrit :  "(...) Exécrable en tant qu’agent car connue de tous comme telle et manipulée par tous, Mata-Hari expia surtout ce crime : représenter un symbole de sexualité féminine à l’heure où le moral risquant de s’affaisser au front, les autorités devaient démontrer aux poilus leur capacité à faire régner l’ordre moral à l’arrière. Les pires rumeurs couraient en effet dans les tranchées quant au comportement de certaines femmes se livrant à la débauche avec les "embusqués" et autres fils à papa. En la conduisant au peloton, photos de presse à l’appuis, la Justice militaire ne brisait pas seulement un tabou : les gens civilisés ne tuent pas les femmes. Elle assurait aux hommes du front que la vertu de leurs mères, de leurs épouses, de leurs fiancées, de leurs soeurs serait sauvegardée, quoi qu’il en coûte" 

Une vraie fausse danseuse extrême-orientale

Celle que l’histoire retiendra sous le nom exotique de Mata-Hari avait menti sur tout. D’abord sur son nom et sur ses origines : elle se disait métisse javano-européenne mais, en vérité, elle était une Néerlandaise pur sang, fille de petits-bourgeois, née le 7 août 1876 à Leeurwarden, aux Pays-Bas. Son identité officielle est Margherita-Getrude Zelle. 

Dans sa famille sans éclat, elle s’ennuie. A 18 ans, elle répond à la petite annonce, sans équivoque, d’un militaire en permission et en veine d’aventure. Elle lui cède et l’épouse. Devenue Mrs Mac Leod, elle suit son mari, officier de marine muté en Indonésie, sur l'île de Java, en 1898. C’est dans cette atmosphère exotique qu’elle s’initie aux rudiments des danses sacrées. Pour les mensonges, elle tient de son père, un chapelier mythomane en faillite : elle s’invente  le pseudonyme de "Mata Hari", "Fille de l’Aurore", certifiant qu’elle est née dans les Indes Néerlandaises. 

Divorcée de son mari violent, ayant perdu un fils, elle vit chichement mais se retrouve à Paris en 1903. La capitale française est alors fascinée par l’Extrême-Orient d’Emile Guimet, fondateur d’un passionnant musée qui fait courir les Parisiens et les Parisiennes. Mata-Hari est brune, la peau très blanche, elle est admirablement faite. Sa beauté, qui peut passer pour orientale, est indéniable. De nombreuses photos en témoignent.

Le vrai génie de la soi-disant Mata-Hari est de porter des tenues légères en prétendant s’inspirer des danses hindoues, dont elle souligne l’érotisme. Evidemment, en ce mois de novembre, ses vêtements contrastent avec les lourds manteaux et les chapeaux des femmes de la bonne société, à la mode au début du XXème siècle. N’a-t-elle pas froid dans cette tenue très légère ? Peu importe à la fausse danseuse indonésienne que ses diadèmes, ses grandes boucles d’oreilles et ses brassières en pierreries soient du toc : elle est prête à tout pour réussir. 

On la remarque, on se renseigne et on apprend que cette créature, dont l’érotisme exotique intrigue, est invitée à se produire au Musée Guimet à Paris, place d’Iéna. Le 13 mars 1905, son spectacle - c’en est un ! - tient plus d’un numéro de strip-tease que d’une danse hiératique ! Les hommes sont excités, les femmes choquées ou envieuses et bientôt, toujours au Musée Guimet, c’est dans la bibliothèque en rotonde, devant une gigantesque statue de Bouddha, que la fausse danseuse orientale confirme ses débuts "artistiques", mais surtout très osés en décembre de cette même année. 

Lors de séances semi-publiques et bientôt privées, quelques amateurs fortunés d’un Paris émoustillé du demi-monde mais aussi des industriels, des banquiers et aussi - déjà ! - quelques  militaires, tous s’extasient devant les attitudes lascives de cette femme venue de si loin... et dont on ne sait à peu près rien mais qui, on en est certain, incarne un Orient irrésistible... Seuls quelques milieux protestants, ayant des relations ou des liens de famille avec les Pays-Bas, restent à l’écart de cette contagion. 

Un certain tout-paris admire Mata Hari

Presque du jour au lendemain, elle devient la reine des courtisanes et millionnaire. Dans un article du Figaro de l’époque, dont le journaliste manque de références géographiques précises, on lit :"(...) Si l’Inde possède de si imprévues merveilles, tous les Français vont émigrer sur les bords du Gange". 

Son plus grand triomphe est à l’opéra de Monte-Carlo dans Le  Roi de Lahore de Jules Massenet. La romancière Colette est jalouse d’elle et le célèbre danseur et chorégraphe russe Diaghilev boude son talent, qu’il juge usurpé. Elle se produit aussi à Paris, au Théâtre Marigny, aux Folies-Bergère et même à l’Université des Annales. Elle a alors de nombreux amants et mécènes. Elle devient même la maîtresse d’un ministre de la Guerre. 

Mais le succès ne dure qu’un temps. Le 13 juillet 1914, elle vend ses meubles pour quitter la France. Le lendemain, jour de la déclaration de guerre, elle est à Berlin. Elle y déjeune avec le Préfet de Police. En 1915, elle quitte l’Allemagne et passe en Hollande. Elle rencontre un certain Kramer, le consul d’Allemagne à Amsterdam. Il la juge intelligente et elle a l’avantage d’être polyglotte. Il la recrute comme informatrice, sous le numéro matricule d’agent H21. Mata-Hari accepte car elle est financièrement aux abois. Ainsi commence sa carrière d’espionne. 

Pour qui travaille vraiment Mata Hari ? 

Elle a un immense avantage : le royaume des Pays-Bas étant neutre, elle peut circuler partout en Europe. Elle rentre alors à Paris et redevient danseuse orientale pour la bonne cause au cours de représentations organisées au profit de la Croix-Rouge. Le public se presse à ses spectacles puisque c’est au profit de l’Armée. Le succès revient. Elle obtient même un sauf-conduit pour se rendre sur le front. 

Cependant, les Services secrets britanniques l’ont repérée et ils préviennent le Deuxième Bureau français de se méfier d’elle. Elle est surveillée mais sans aucun résultat. En septembre 1916, à Vittel, le capitaine Ladoux la convoque pour la tester. Il est chef du 5ème Bureau de l'état-major en charge du contre-espionnage. 

Pour l’évaluer, il lui propose d’entrer au service de l’espionnage français. Il lui révèle le rôle d’un agent français en Belgique. Le Bureau avait acquis la certitude que cet agent jouait un double jeu. Il n’était pas important de le démasquer puisqu’il était grillé. Le piège fonctionne : quelques jours plus tard, l’administration allemande s’empare de l’espion. Il est exécuté. Mata-Hari avait prévenu les Allemands. 

Le 2ème Bureau décide de continuer à l’utiliser tout en la surveillant. Mais à Berlin, on est vite au courant de son recrutement par les services français et on ne tarde pas à désapprouver son engagement contradictoire. Pour qui travaille-t-elle ? Pour la République française ou pour l’Empire du Kaiser ? 

Elle continue à voyager, notamment en Suisse, officiellement comme danseuse orientale. Ses numéros d’effeuillage ne suffisent pas à compenser sa naïveté en matière de renseignement. Elle croit jouer un rôle important. Elle entretient surtout la confusion. Traînant ce qui lui reste de fourrures, de bijoux et de chiens, elle s’installe à Paris, l’Elysée Palace Hôtel, sur les Champs-Elysées.

Les Services français lui permettent de se rendre en Espagne où elle bien reçue à l’Ambassade de France, qui a aussi été prévenue : on la surveille ! Bientôt, on constate qu’elle entre en contact (et peut-être plus) avec le commandant Kallé, attaché Militaire, et Von Kronn, l’attaché Naval allemand à Madrid.  Après tout, espionner les Allemands est la mission de Mata-Hari. 

C’est alors que les Services français interceptent un message du grand état-major allemand dans lequel il demande à Mata-Hari de rentrer à Paris où un chèque de 15.000 Pesetas lui sera versé par le Comptoir d’Escompte. Ce message crypté avait été envoyé à dessein par les Allemands pour la confondre. Cela marche ! Mata Hari rentre aussitôt à Paris, le 3 janvier 1917. Les services français la surveillent, les services allemands font semblant de continuer à l’entretenir. 

Une justice expéditive 

Le 13 février 1917, Mata-Hari, est arrêtée à sa sortie de l’Elysées Palace Hôtel. Le commissaire Priolet lui signifie qu’elle est accusée "d’espionnage et complicité d’intelligence avec l’ennemi". Conduite à la prison Saint-Lazare, elle est interrogée par le commissaire Bouchardon. Ses aveux sont assez flous mais elle ne délivre aucune information importante. En examinant sa vie aventureuse, elle est accusée d’avoir causé "la perte de 50.000 soldats", y compris des Russes dont le pays est allié de la France. Rien ne prouvera cette stupéfiante culpabilité. 

Son procès débute le 24 juillet 1917 dans une France en déroute après la catastrophe du Chemin des Dames, qui a entraîné de nouvelles mutineries. Le Tribunal Militaire se réunit à huis-clos. Le substitut du procureur André Mornet dresse un portrait implacable de "la Salomé sinistre qui joue avec la tête du soldat français". La plaidoirie de son avocat Maître Clinet, qui fut aussi sans doute son dernier soupirant, ne la sauve pas. Le procès se déroule très vite. 

Après seulement trois jours de procès, elle est condamnée à mort. Il faut frapper l’opinion. Son dossier est tellement mince que l’accusée doute de la réalité de la sentence. Mata-Hari rappelle qu’elle n’est pas de nationalité française et voit dans sa condamnation, non sans raison, une mise en scène dramatique. Celle-ci a l’avantage de revaloriser Mata-Hari aux yeux de ses innombrables amants dans diverses armées, toujours des officiers. Le Président de la République, Raymond Poincaré, refuse sa grâce. La sentence sera effective trois mois plus tard. 

Mata-Hari, sacrifiée comme un bouc émissaire

La sévérité de sa condamnation s’explique, notamment, par la mauvaise conscience de l’état-major qui a été, un moment, abusé. Il faut aussi tenir compte de la propagande de l’époque : en cette année 1917, celle de boucheries effroyables sur le front et de mutineries encouragées par la révolution bolchévique, on doit entretenir le sentiment national. Mata-Hari, qui n’était peut-être que la dernière "cocotte" de la Belle Epoque, est sacrifiée comme un bouc émissaire. Rien, dans les documents déclassifiés, exposés bien plus tard aux Pays-Bas dans sa ville natale lors du centenaire de la mort de Mata-Hari, ne permet d’étayer cette terrible accusation. 

Son procès fut aussi celui du défaitisme. En fait, Mata-Hari n’avait-elle pas joué un rôle toute sa vie ? Une identité extrême-orientale qui n’était pas la sienne, des danses exotiques qu’elle avait inventées lui apportant la gloire et la fortune et pendant la guerre, pourquoi pas un rôle d’espionne ? C’était une façon de continuer à séduire les hommes, à les duper, à les compromettre. Un jeu pour elle... L’idée de trahison n’avait sans doute pas effleuré cette Néerlandaise qui s’était, simplement, vendue au plus offrant. Malheureusement elle a mal organisé sa vie d’agent double et s’est jetée dans le piège, un peu grossier, qui lui était tendu.

Il y a deux ans, en 2008, sa ville natale, Leeuwarden, aux Pays-Bas, a organisé une exposition à sa gloire. En effet, si ses promoteurs ne nient pas qu’elle ait été agent double, au vu des archives exposées, les secrets qu’elle détenait étaient dérisoires. Le redoutable Mornet, substitut du Procureur qui l’avait condamnée, reconnaissait lui-même, bien plus tard : "Au fond, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat"...

Plus spectaculaire et plus éclairante, est la série de photos exposées. Elles révèlent une beauté fascinante. On comprend l’engouement qu’elle a suscité, les passions et la curiosité qu’elle a provoquées. D’une certaine manière, elle continue à vivre à travers le cinéma qui s’est emparé de son histoire. Et avec quelles interprètes !  Entre autres Greta Garbo en 1931, Jeanne Moreau en 1964. Une place à part pour Marlène Dietrich qui incarne, dans X27 (et non H21 !), une prostituée devenue agent secret à Vienne, en 1915. Si elle n’y est pas une danseuse exotique, elle finit, elle aussi, devant un peloton d’exécution. C’est une scène mythique du cinéma, devant la caméra de Joseph von Sternberg : avant de mourir, Marlène X 27 rectifie son maquillage en utilisant comme miroir la lame du sabre de l’officier qui va commander le feu. Un hommage à la hauteur de celle qui avait choisi de regarder la mort en face.

 

"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Guillaume Vasseau

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

Direction Europe 1 Studio : Claire Hazan

 

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