La Prohibition, une fausse bonne idée ?

SAISON 2019 - 2020
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© Europe 1
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Entre 1919 et 1933 la vente d'alcool a été totalement interdite sur le territoire fédéral américain. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars revient ce "dry january" contraint et forcé, qui dura plusieurs années : la prohibition.

En ce début d’année, vous avez peut-être entendu parlé de cette idée venue d’outre-Atlantique : le "Dry January" (Janvier sans alcool) qui tente de s’imposer aussi en Europe. Une initiative qui fait écho à une histoire plus sombre, celle de la Prohibition. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars raconte comment et pourquoi s'est mis en place une interdiction totale de la vente d’alcool sur le territoire fédéral américain, de 1919 à 1933.

Ce 15 février 1929, en ouvrant leurs journaux, les Américains sont horrifiés par le récit d’un fait divers qui s’est déroulé la veille, à Chicago. Le 14, jour de la Saint-Valentin, un gangster bien connu, Jack Mac Gurn, surnommé "la mitrailleuse", a entraîné une dizaine de personnes  dans le sous-sol d’un garage de Chicago. Mac Gurn est membre du gang italien de la ville. Les dix autres appartiennent au gang irlandais. Une fois sur place, les Irlandais sont désarmés par des hommes déguisés en policiers puis alignés contre le mur et exécutés à la mitraillette. 

C’est d’une violence inouïe. On trouvera 70 douilles autour des cadavres ! Jack Mac Gurn est le lieutenant du chef du gang italien de Chicago qui a commandité le massacre, Al Capone. Mais celui-ci a eu la "bonne idée" de se trouver en vacances en Floride à ce moment-là. Il est donc insoupçonnable... Cette tuerie est l’apogée de la guerre des gangs que se livrent les Italiens et les Irlandais pour le contrôle du trafic clandestin d’alcool. Chicago est un des épicentres de ce commerce interdit qui ravage alors l’Amérique. C’est la face sombre de la Prohibition. Pourquoi cette émeute en plein Paris ? C’est l’effondrement du "Système de Law" qui en est la cause. Mais qui est donc ce Law auquel les Parisiens semblent vouer une telle haine ?

En 1919, la Prohibition s'impose aux États-Unis

La consommation d’alcool est un sujet épineux qui préoccupe les Etats-Unis depuis la moitié du XIXème siècle. De l’installation des premiers colons jusqu’à la conquête de l’Ouest, l’alcool a toujours été omniprésent sur cet immense territoire grâce à l’implantation des fameux saloons que l’on voit dans presque tous les westerns. Il y en a partout ! On estime qu’il y a un saloon pour 300 habitants.

En 1830, le citoyen américain moyen de plus de 15 ans boit en moyenne 80 bouteilles de whisky par an. Le signe que la consommation a changé : de la bière, on est passé à des alcools forts. Les comportements liés à ces excès alcoolisés choquent les puritains et les protestants, qui veulent s’attaquer à ce fléau. 

C’est au niveau local que les premières actions anti-alcooliques vont être organisées. En 1840, l’Etat du Maine, sur la côte Est, se trouve à la pointe de ce combat : un politicien, nommé Neal Dow, fait de Portland la première ville "sèche" des Etats-Unis : l’alcool y est prohibé à la fin de la première moitié du XIX e siècle. Pour cette raison, Neal Dow est considéré comme le père de la Prohibition. D’autres Etats vont suivre mais la guerre de Sécession, de 1861 à 1865, met un coup d’arrêt à cette première tentative.

Après la défaite du Sud, ce sont les femmes qui sont à la pointe de la ligue anti-alcoolique. Eliza Thompson, fille du gouverneur de l’Ohio, accompagnée de femmes déterminées, chantent des hymnes religieux dans les magasins de spiritueux et prient pour leur fermeture. Elles n’obtiennent pas beaucoup de résultats. En 1874, une suffragette et militante féministe, Frances Willard, crée l’Union Chrétienne des Femmes pour la Tempérance, connue sous les initiales WCTU, Women Christian Temperance Union. Cette association, tenue d’une main de fer par sa créatrice, va jouer un rôle important dans la propagation de la lutte anti-alcoolique.

En 1893, les hommes prennent le relais. L’avocat Wayne Wheeler et quelques riches amis des milieux d’affaires protestants, créent l’Anti-Saloon League. La position sociale des fondateurs et le charisme de Wheeler vont faire de cette croisade une préfiguration de ce qu’on appellera, plus tard, le lobbying. Henry Ford lui-même, magnat de l’automobile, va exiger de ses ouvriers la tempérance et licencier les alcooliques.

La première Guerre Mondiale, déclencheur de la Prohibition généralisée

En 1910, une dizaine d’Etats américains prohibent la vente et la consommation d’alcool sur leur territoire. En 1914, on compte déjà 19 Etats prohibitionnistes. En réalité, toute interdiction crée un désir de transgression. Cette décision, drastique, entraîne, automatiquement, la vente et la consommation clandestines de l’alcool. Même dans les États "secs", on boit de plus en plus et le nombre des saloons augmente ! Un comble ! 

La première Guerre Mondiale est le déclencheur de la Prohibition généralisée. A ce moment-là, Wheeler lance une offensive anti-alcoolique sous le prétexte que l’utilisation des céréales pour distiller l’alcool est inadmissible, qu’on a besoin de céréales pour nourrir les Américains et participer ainsi à l’effort de guerre. Rappelons, en effet, que les Etats-Unis entrent en guerre en 1917 et envoient des troupes sur le front français. C’est alors qu’une résolution est adoptée destinée à incorporer à la Constitution Américaine une loi de Prohibition qui, de cette façon, deviendra applicable dans tout le pays.

La loi qui va instaurer la Prohibition dans tous les États américains viendra plus tard. Elle s’appelle le Volstead Act. Il porte le nom du représentant du Minnesota,  Andrew Volstead, qui a rédigé le projet de loi avec l’avocat Wayne Wheeler. Ce texte est ratifié le 16 janvier 1919 mais n’entre réellement en vigueur qu’au début de 1920, il y a cent ans. 

Elle conforte la résolution de 1917 qui est incorporée à la Constitution sous le nom de 18ème amendement. En fait, cette loi ne prohibe pas totalement l’alcool. Elle autorise le vin de messe, le cidre, l’alcool prescrit sur ordonnance médicale et celui utilisé dans l’industrie. La bière reste en vente libre à condition que son taux d’alcool soit inférieur à 0,5%.

Quelles conséquences pour la vie et l'économie ?

Evidemment, tout l’alcool ne va disparaître immédiatement. Certains Américains vont même remplir leurs caves en attendant des jours meilleurs. Néanmoins, la plupart des distilleries vont devoir fermer, ce qui provoque une crise économique et du chômage. Quant aux saloons, ils vont devoir s’adapter. Étrangement, au lieu d’alcool, ils vont se mettre à vendre des ice-creams ! A Chicago, sur les 7.000 saloons existants, 4.500 se transforment en marchands de glaces ! 

Au début, tout semble se passer le mieux du monde. Même à bord des transatlantiques les plus luxueux, les boissons alcoolisées sont totalement interdites. C’est le cas du plus beau paquebot du monde, le Leviathan lors de sa première traversée New-York-Cherbourg en août 1923. Ce navire a une étonnante histoire : avant la Première Guerre Mondiale, il était l’orgueil de la flotte commerciale allemande et s’appelait le Vaterland. Saisi par les Etats-Unis en août 1914, il avait servi, à partir de 1917, au transport des troupes américaines vers l’Europe. Il a ensuite été somptueusement restauré.

Le célèbre journal L’Illustration raconte ainsi cette traversée inaugurale :"Bien entendu, sur ce navire américain la loi de la Prohibition est en vigueur, non seulement dans la limite des trois milles marins accordée aux navires étrangers, mais de façon permanente. Il paraît, toutefois, que des accommodements sont assez facilement trouvés, car, jusqu’à présent, on ne visite pas les bagages des voyageurs  qui s’embarquent dans un port américain, où l’on n’est pas sensé pouvoir s’approvisionner de boissons alcoolisées. Aussi, lors du premier voyage, les cabines furent elles transformées, comme par enchantement, en celliers et si, sur les tables, une vertueuse eau minérale était seule en vue, des caves complaisantes s’étaient improvisées à portée de la main, sous les nappes complices".

Le texte est illustré d’une gravure représentant la magnifique salle à manger du bateau. Deux couples, extrêmement élégants en smoking et robe du soir, figurent à une table, au premier plan. Trois des convives observent, avec amusement, le quatrième qui extrait, de dessous la table, une bouteille de champagne tandis que le maître d’hôtel détourne pudiquement les yeux.

Officiellement, on se réjouit de la diminution de la criminalité. On considère que 14 % de celle-ci était due à l’alcoolisme. Cependant, l'État n’est pas naïf. Il se doute bien qu’il y aura des fraudes contre cette loi et d’ailleurs, la contrebande est immédiate. Aussi, en même temps que la promulgation du Volstead Act, Washington crée un Bureau de la Prohibition qui recrute 1.500 agents dont des douaniers et des agents fiscaux, dépendant du ministère des Finances. Ce Bureau  reçoit un budget de 3 millions de dollars : il doit faire respecter les lois fiscales, effectuer des descentes dans les bars clandestins et sanctionner les délits. 

Il faut dire que cette institution, notoirement insuffisante, n’a pas été rigoureuse dans le recrutement de ses effectifs et a rapidement été gangrénée par la corruption, y compris politique. En effet, l’ingéniosité des fraudeurs ne connaîtra aucune limite.

De la production d'alcool clandestin au triomphe de la pègre 

L’un des plus habiles profiteurs de la Prohibition est un Américain d’origine allemande, George Remus. Sa famille a émigré aux Etats-Unis lorsqu’il avait 5 ans. Dès l’adolescence, il travaille dans une pharmacie pour faire vivre les siens car son père ne peut plus travailler. A 19 ans, il est si bon entrepreneur qu’il peut racheter la pharmacie où il était employé. Mais ce métier l’ennuie et il devient avocat pénaliste, spécialisé dans la défense de la pègre. 

Quand la loi de la Prohibition est votée, il y voit une occasion de réaliser de grands profits. Il s’installe à Cincinnati où se trouvent 80% des distilleries des Etats-Unis. Il en achète plusieurs qui produisent du whisky officiellement à des fins thérapeutiques. Il ouvre, en même temps, plusieurs pharmacies qui lui permettent d’écouler son whisky. Dès que le trafic est trop visible, il ferme cette pharmacie pour en ouvrir une autre ailleurs. Il devient bootlegger, nom qui désigne les trafiquants d’alcool et il est le plus audacieux du pays. 

Bien entendu, son whisky n’a aucune vertu thérapeutique. Il est destiné aux bars clandestins qui vont fleurir. On les appelle speakeasy ou blind pig. Ils ne fournissent pas que de l’alcool ; on y écoute du jazz, on y dîne, on y danse, on y prolonge la nuit. La prostitution fait aussi partie du programme. 

Grâce à son ingénieux système George Remus gagne une véritable fortune : 40 millions de dollars en trois ans. Pour augmenter encore ses revenus, il s’associe avec un comparse qui va commercialiser le whisky à travers tous les Etats-Unis et un employé de l’American Express qui se charge du transport des caisses d’alcool.

Le stratagème est découvert. Il arrête son commerce sans être démasqué. L’ingénieux George Remus change de stratégie. Il centralise sa production en construisant une énorme distillerie  dissimulée dans une ferme fortifiée. Son nom est tout un programme : " La ferme de la Vallée de la Mort"... A partir de là, des camions blindés se chargent de véhiculer la production à travers tout le pays. 

Evidemment, George Remus prend soin de bien payer son personnel et de verser les pots-de-vin nécessaires pour calmer la curiosité des autorités. Il sera démasqué en 1925 et sera condamné à deux ans de prison pour contrebande d’alcool. Il se fait encore remarquer deux ans plus tard en tuant sa femme à coups de revolver parce qu’elle avait demandé le divorce après l’avoir trompé avec un policier corrompu. Il n’est condamné qu’à une peine légère, deux ans de prison et mourra en 1952. Personne ne parlerait plus de lui si Francis Scott Fitzgerald ne s’était, dit-on, inspiré de lui pour en faire le héros de son roman le plus connu "Gatsby le Magnifique", publié en 1925.

Une figure emblématique : Al Capone

Si George Remus est un solitaire, la Prohibition va profiter à un monde infiniment plus dangereux, celui du crime organisé. La figure emblématique de cette période est, évidemment, Al Capone, surnommé Scarface, en raison d’une balafre sur la joue gauche et je vous en ai déjà parlé à propos du massacre de la Saint Valentin.

Qui est Al Capone ? Fils d’émigrés napolitains, il est né en 1899  à Brooklyn, un quartier populaire de New-York. A 20 ans, il rejoint le gang des Five Pointers comme videur de bar. Il se marie à la fin de la guerre avec une Irlandaise et gagne Baltimore avec l’idée de devenir comptable. 

Mais on ne se refait pas et en 1920, il gagne Chicago et entre dans le gang de Toni Torrio. Il gravit tous les échelons et devint son premier lieutenant. Toni Torrio, menacé de mort par ses adversaires du gang irlandais, se retire. Al Capone devient chef du gang italien. Il règne sur des bars clandestins, des maisons closes, quelques commerces légaux pour faire illusion et surtout pratique avec maestria le racket et l’intimidation. La corruption est aussi nécessaire pour que la police ferme les yeux sur cette immense pieuvre qui accumule des fortunes.

Mais le massacre de la Saint-Valentin est le début de la fin pour Al Capone. Il est allé trop loin. L’opinion est révoltée par le bain de sang. Alors, se dresse contre lui une figure de l’anti-corruption, l’agent du Trésor Elliot Ness. Avec son équipe d’Incorruptibles, ils seront popularisés par des films mythiques et une célèbre série télévisée. Ces policiers vont s’acharner à faire tomber le caïd. 

On connaît ses crimes mais il est difficile de confondre Al Capone. Ce n’est pas pour un crime de sang qu’il tombera mais pour évasion fiscale, à la suite d’une minutieuse enquête sur ses finances. Le 24 octobre 1931, Al Capone est condamné à onze ans de prison. Atteint de syphilis, il est libéré sous conditions en 1939. Il ne mourra qu’en 1947, d’un arrêt cardiaque.

Un trafic généralisé

Si on se focalise souvent sur Al Capone, il ne faut pas oublier le reste. Le trafic est généralisé. Il y a, bien sûr, des distilleries clandestines comme celle de George Remus mais il y a également d’énormes importations frauduleuses d’alcool provenant du Canada, des Antilles, du Mexique et même d’Europe. Pour l’Europe, la plaque tournante de la contrebande est l’archipel français de Saint-Pierre-et-Miquelon, qui a alors connu une prospérité... qu’il n’a jamais retrouvée...

Tant de trafics, tant de crimes et tant de corruption finissent par lasser. Plusieurs Etats vont cesser de poursuivre les crimes liés à la Prohibition, laissant cette mission au FBI. Mais c’est la crise de 1929 qui sonnera le glas de la Prohibition. Le Président Franklin Roosevelt estime que la situation est si grave qu’on ne peut se passer des revenus que procurent les taxes sur l’alcool. Comme il s’en consomme d’immense quantités de façon clandestine, l’Etat doit pouvoir y retrouver son compte. 

Pour cette raison, Roosevelt  abroge, le 17 février 1933, par le Blaine Act, le 18ème amendement de la Constitution. Finalement, chaque Etat peut pratiquer la politique qu’il veut dans le domaine de l’alcool. L’Etat fédéral percevra ses taxes. Quant aux gangsters, la drogue, la prostitution et les jeux vont largement compenser les revenus du trafic illégal de l’alcool.

"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Christophe Daviaud

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

Direction Europe 1 Studio : Claire Hazan

 

 

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