L’étonnante histoire de la pomme de terre, entre miracle et catastrophe

SAISON 2019 - 2020 , modifié à
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À la fin du 18ème siècle, Antoine Parmentier, un apothicaire, fait s'inviter à la table des Français une nouveauté : la pomme de terre. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars revient sur l'histoire de cette tubercule qui causa malgré elle une épouvantable crise.

La pomme de terre n'est pas la star du salon de l'agriculture qui vient de débuter à Paris mais ce légume n'en n'est pas moins plébiscité par les Français. Dans ce nouvel épisode de Au cœur de l'histoire, produit par Europe 1 Studio, découvrez l'histoire de cette tubercule et de la crise de la pomme de terre.

La pomme de terre nous vient d'Amérique du Sud. Elle est originaire des Andes du Chili et du Pérou. Elle débarque, logiquement, en Espagne en 1534. De là, en 1588, elle est envoyée en Autriche au savant botaniste Clusius qui la répand dans les Etats allemands. Puis, elle passe en Suisse et d’une façon marginale dans l’est de la France. Elle est cultivée en Angleterre depuis 1585. Et arrive dans les Flandres en 1620. Quatre siècles de frites pour la Belgique!

Mais en France, on se méfiait de ce légume. On considérait que c’était une nourriture pour les animaux… C’est Antoine Parmentier qui va se charger de nous la faire aimer. Il naît en 1737 dans l’actuel département de la Somme. A 20 ans, il part comme apothicaire aux Armées et participe à la Guerre de Sept Ans. Blessé et fait prisonnier à Hanovre, il en profite pour étudier la flore de la région. Il s’intéresse en particulier à une plante dont les tubercules sont utilisés dans l’alimentation. Rentré en France, il reprend ses études. Et il obtient, en 1766, le grade d’apothicaire aide-major, avec poste et logement à Paris,à l’Hôtel Royal des Invalides. Son laboratoire y est encore conservé. 

En 1772, il est nommé au grade d’apothicaire-major. Cette même année, l’Académie de Besançon fonde un prix dont le but est de découvrir de nouveaux végétaux pour l’alimentation humaine. Cette démarche est dans l’esprit des physiocrates, ces philosophes économistes du 18ème siècle. Parmentier concourt et propose la pomme de terre. Il en a déjà cultivé plusieurs variétés. Il en a fait l’examen chimique. Il a constaté qu’elle était comestible et parfaitement sans danger. C’est lui qui, en 1773, remporte le prix de l’Académie de Besançon.

Il souhaite en faire un produit de grande consommation. Après la famine de 1785, avec le soutien du roi Louis XVI qui a goûté et aimé la pomme de terre, Parmentier organise une promotion publicitaire de ce légume pour convaincre la population. Il en cultive sur cinquante arpents dans la plaine des Sablons, au village de Neuilly, près de Paris. La pomme de terre est lancée. Elle va s’inviter à la table de tous les Français. 

Il serait cependant injuste de limiter Parmentier à l’essor de la pomme de terre. C’est un grand savant. Pour remédier à la pénurie de sucre de canne, il met au point la fabrication de sirops de raisins et de végétaux sucrés. Il étudie l’utilisation des produits laitiers, la conservation des vins et des farines. Il réforme la meunerie et la boulangerie. Il préconise, déjà, la réfrigération des viandes. Il fait aussi des travaux sur l’opium et sur l’ergot de seigle. Après la Révolution, Bonaparte le nomme, en 1805, Inspecteur Général des Services de Santé. Le titulaire impose à la Grande Armée la vaccination anti-variolique. Il meurt en 1813. Il était un authentique savant des Lumières.

L'Irlande adopte la pomme de terre

De tous les pays d’Europe qui ont adopté la pomme de terre, l’Irlande est certainement celui qui l’a fait avec le plus d’enthousiasme. Elle entre dans la composition du plat national irlandais l’Irish Stew. Tous les paysans se sont mis à cultiver ce légume. Il s’accommode des terres les plus ingrates et des vents les plus violents. Au 18ème siècle, elle était déjà cultivée partout. Un siècle plus tard, en 1841, l’Irlande compte 8.175.000 habitants. Le Premier ministre de la reine Victoria, Disareli, considère que c’est le pays le plus peuplé d’Europe. Il affirme aussi que sa population, rapportée à la superficie des terres arables, dépasse celle de la Chine ! 

Or, cette population dépend exclusivement de la terre et son sort est lié à la fluctuation des prix agricoles. Si ces prix chutent, les landlords, c’est-à-dire les grands propriétaires terriens, expulsent leurs paysans pour consolider leurs revenus. Ils convertissent les surfaces cultivées en prairies pour l’élevage. C’est une tendance lourde. Le résultat est que ce qui reste de terres arables est divisé, à l’excès, en parcelles minuscules. Elles sont impropres à assurer la subsistance des paysans. La plupart du temps, ils doivent, entre deux récoltes, s’exiler pour trouver du travail en Angleterre.

En 1835, une enquête gouvernementale évalue à 2.500.000 le nombre de personnes qui, en Irlande, souffrent d’un chômage annuel de trente semaines et des privations qu’il entraîne. C’est une situation extrêmement précaire. Le moindre imprévu peut la transformer en catastrophe.

La crise de la pomme de terre

En 1845, l’imprévu s’appelle phytophtora infestans, autrement dit le mildiou. Il s’abat sur l’ensemble de l’Europe, anéantissant les récoltes de pommes de terre tandis que les intempéries détruisent les céréales. La pénurie sévit partout, en Angleterre, en France, dans la Confédération Germanique. En Belgique, plusieurs centaines de milliers de Flamands subissent la famine et le typhus. Ce même fléau cause 16.000 morts en Silésie, une partie de la Pologne.

La crise agricole s’ajoute à la crise économique que traverse l’Europe, contre-coup des spéculations effrénées sur les chemins de fer et sur la métallurgie. Plusieurs banqueroutes entraînent du chômage et une récession dans de nombreux pays. Mais c’est en Irlande que la disette prend une ampleur inhabituelle. Elle surpasse en horreur tout ce qu’on avait vu jusque là. Lord John Russel la qualifie de "famine du 13ème siècle". Pourquoi est-ce plus grave en Irlande ? La réponse nous est donnée par Louis Paul-Dubois : "Les Irlandais vivent de pommes de terre comme les Chinois de riz. Vienne une mauvaise récolte : ce sera la catastrophe".

Il n’y aura pas une seule mauvaise récolte mais plusieurs. En 1845, le mildiou détruit la récolte en quelques jours. En 1846 et 1847, elles sont totalement anéanties. L’Angleterre doit se porter au secours de l’Irlande. Elle le fait de deux façons différentes, d’abord avec le Premier ministre conservateur Peel puis avec le très libéral John Russel. Le conservateur Peel décide d’acheter 100.000 Livres Sterling de maïs aux Etats-Unis pour nourrir les Irlandais. Il met sur pied une Commission de Secours : des Commissaires sont chargés de former des comités locaux pour réunir des fonds et acheter des denrées alimentaires. On instaure une politique de grands travaux pour créer des emplois. Enfin, le gouvernement britannique s’engage à prendre à sa charge les deux tiers de l’assistance alimentaire. L’effort est considérable mais insuffisant. 

Le paradoxe des "corn laws"

Il y a surtout un étrange paradoxe : les landlords reçoivent de leurs paysans une rente. Pour s’en acquitter, les paysans, déjà éprouvés par la disette, cultivent et exportent des céréales auxquelles ils ne peuvent toucher de peur d’être chassés de leurs terres ! La conséquence, effarante, est que l’Irlande, pendant toute cette période de famine, continue à exporter des céréales et du bétail uniquement pour le service de la rente foncière ! Le spectacle des convois, protégés par l’armée, acheminant les céréales dans les ports irlandais est évidemment intolérable aux foules affamées. 

Robert Peel veut abolir les "corn laws", les "taxes". Il y sacrifie sa carrière politique. Il parvient à faire voter son abrogation mais ne peut se maintenir au pouvoir. En juin 1846, lord John Russel dirige un nouveau gouvernement, totalement libéral, et partisan du "laisser faire". C’est de la folie ! La récolte de 1846 est encore plus désastreuse que celle de l’année précédente. L’hiver 1846-1847 est épouvantable. Dans l’ouest de l’Irlande, on cesse toute distribution de nourriture. Laissons parler l’historien Pierre Joannon : "Des bandes de gens affamés, mendiant leur nourriture, parcouraient le pays, plus semblables à des loups faméliques qu’à des êtres humains. Les misérables, hâves et décharnés, mouraient par centaines dans les masures, les entrepôts surpeuplés et les chantiers. On enregistrait ça et là, des cas de cannibalisme. Des corps à demi-rongés par les rats et déchiquetés par les chiens errants étaient spectacle courant. Il n’y avait plus d’état-civil, plus de cérémonies religieuses, plus de cercueils : on emportait, à la hâte, les cadavres dans une bière à fond mobile d’où ils tombaient tout droit dans la fosse commune".

L’Etat britannique est totalement défaillant. Les associations charitables prennent le relais. Les Quakers, l’association anglaise du baron Lionel de Rothschild acheminent et distribuent les secours. Des collectes de fonds sont organisées en Grande-Bretagne et dans tout l’Empire Britannique. La reine Victoria y participe personnellement. Le gouvernement américain fait envoyer deux frégates de vivres à destination de l’Irlande. La situation est terrible.  Au printemps 1847, à la famine s’ajoute le typhus, le scorbut et l’oedème de la faim. L’opinion britannique se retourne contre les landlords, les accusant d’être des affameurs responsables de la situation. Certains d’entre eux se comportent mal, d’autres, comme les Guinness, les Stopford, les Shannon se dévouent inlassablement auprès de leurs paysans dans cette terrible période. Les Irlandais leur en sont encore reconnaissants.

1849, la quatrième et dernière année de crise est sans doute la pire. Les Anglais n’en peuvent plus des malheurs irlandais et les Irlandais se sentent abandonnés. Pour tenter de les réconcilier, le vice-roi fait venir la reine Victoria en Irlande. En août 1849, elle se montre pleine de compassion et de gentillesse. La souveraine gagne tous les coeurs irlandais mais…c’est trop tard. La grande famine se termine. Elle a été si violente et les Anglais si défaillants que toute réconciliation entre l’Irlande catholique et son suzerain protestant est impossible.

Les conséquences de la crise de la pomme de terre

La première conséquences ces cinq années de famine est évidemment démographique. L’Irlande passe de 8.165.000 habitants en 1841 à 3.468.000 en 1891. Soit près de 5 millions de d’habitants en moins. Naturellement, cette chute spectaculaire n’est pas due seulement à la mortalité mais aussi à un autre phénomène dont nous reparlerons, l’émigration. Toutefois, l’Irlande, qui compte aujourd’hui 5.500.000 habitants, n’a jamais retrouvé les chiffres d’avant 1845. 

Cyniquement, on pourrait dire que la famine a apporté une réponse au chômage en faisant disparaître plus de 2 millions d’Irlandais. Le déclin de la population des petits fermiers s’accompagne de la diminution importante des petites parcelles non rentables. La superficie des terres des paysans leur permettra de vivre correctement. La petite exploitation irlandaise prend sa configuration actuelle, familiale, partagée entre l’agriculture et l’élevage du bétail.

Autre conséquence, la disparition de la langue irlandaise, le gaëlic, parlée essentiellement dans l’ouest de l’île, qui sera la plus touchée par la famine. En 1845, 3 millions d’Irlandais parlaient le gaëlic. En 1851, ils ne sont plus qu’un million et demi et, pour cause d’émigration, 800.000 en 1871. Pour compenser la perte de leur langue originelle, les Irlandais se tournent vers la religion. Le clergé, des prêtres aux évêques et leurs ouailles, sont de plus en plus tentés par le nationalisme.

L'émigration de nombreux irlandais

La conséquence la plus importante est évidemment le grand mouvement d'émigration. Il va vider l'Irlande d’une partie de ses enfants. L’émigration existait avant la crise. Là encore, les chiffres sont éloquents : un millions d’émigrants entre 1815 et 1845. Plus de trois millions entre 1845 et 1870. En 1890, 39% des Irlandais, nés dans l'île, l’avaient désertée. Beaucoup se tournent vers la Grande-Bretagne, surtout les les villes industrielles où ils s’entassent : Liverpool, Glasgow, Manchester, Londres bien sûr. Toutes ces cités ont leur "petite Irlande". C’est un sous-prolétariat de gens malades et affamés qui va provoquer la colère des ouvriers britanniques : ils redoutent la concurrence de cette main d’oeuvre si bon marché. On verra, à plusieurs reprises, des scènes violentes de répression anti-catholique.

Beaucoup d’Irlandais partent plus loin, dans l’Empire, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande. Mais l’essentiel se tourne vers les Etats-Unis. Par milliers, ils s’embarquent pour le Nouveau Monde. Leurs transporteurs profitent de leur misère. Les bateaux sont surchargés. Ces pauvres passagers n’ont souvent pas assez d’eau ni de nourriture pour la traversée. Quant aux consignes de sécurité, elles sont inexistantes ! On les appelle "les bateaux cercueils" ! Le typhus s’en mêle. Un exemple : sur les 440 passagers du Larch, 108 mourront en mer et 150 arriveront sur la terre américaine porteurs du typhus… Écoutons un Commissaire de l’Immigration : "Si l’on pouvait dresser des croix sur l’eau, la route des émigrants à travers l’Atlantique ne serait qu’un immense cimetière".

Si les Etats-Unis ont été émus par la famine irlandaise, ils le sont beaucoup moins par cet afflux d’immigrants sans ressources qui ne peuvent que faire baisser les salaires. Comme en Grande-Bretagne, il y a des agressions contre des Irlandais à Philadelphie, à Boston. Le fait qu’ils soient catholiques n’arrange pas les choses. Les immigrants s’entassent dans des quartiers insalubres, notamment à New-York. Il y a de la violence et déjà des gangs. 

Pourtant, des Irlandais se feront une place aux Etats-Unis. Beaucoup vont travailler dans les  chemins de fer, les canaux et le bâtiment. Ils sont nombreux à s’engager dans la police. Il y a des sociétés secrètes de défense ouvrière contre les patrons. Dès 1889, ils contrôlent pratiquement un important syndicat, l'American Federation of Labour. Les Irlandais prennent aussi le contrôle de l’Eglise catholique américaine, très centralisée, contrairement à l’émiettement des sectes protestantes. Elle compte aujourd’hui 50 millions de fidèles. 

En peu de générations, certains vont faire fortune. Deux exemples célèbres : les Kelly dans le bâtiment à Philadelphie. Grace Kelly aura le destin d’une star puis celui, inoubliable, d’une princesse de Monaco. Et les Kennedy qui, après les affaires, choisiront la politique. Ils donneront un Président aux Américains. Pour des mangeurs de pommes de terre, certains ont bien réussi et appartiennent à l’histoire des Etats-Unis et du monde.

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Guillaume Vasseau

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

Direction Europe 1 Studio : Claire Hazan

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