Comment la révolte chinoise des Boxers a été récupérée par une impératrice sans pitié

SAISON 2019 - 2020
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En 1900, une société secrète va violemment s'opposer à la présence des Occidentaux et des Japonais en Chine. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars vous raconte la révolte des Boxers et dresse le portrait d'une impératrice sans pitié : Tseu-Hi (ou Cixi).

Alors que la Chine vient de fêter son nouvel an, Jean des Cars vous raconte une révolte qui marqua l'histoire de l'Empire du milieu en 1900 : la révolte des Boxers. Ces événements considérés par la Chine actuelle comme une étape dans la lutte anti-impérialistes, ont été analysés à l'époque comme une déclaration de guerre. La Chine s'attaquait directement aux représentations diplomatiques de la plupart des Etats occidentaux auquel s'ajoutait le Japon. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, plongez au cœur d'une insurrection ! 

Depuis quelques semaines, les ambassades occidentales, situées dans le quartier des Légations à Pékin qui jouxte la Cité Impériale, appelée la "Cité Interdite", sont inquiets. Une société secrète, nationaliste et xénophobe, les Boxers, s'agite dans le nord de la Chine. Son cri de ralliement est "Mort aux étrangers". Ils se rapprochent dangereusement de Pékin. 

Dans les premiers jours de juin 1900, ils sont dans les environs. Ils détruisent la voie ferrée Tien Tsin-Pékin. Sur leur passage, ils ont incendié des missions catholiques et protestantes. Ils se sont livrés à d'horribles massacres. Le 8 juin, un corps de l'armée impériale entre dans Pékin. Le bruit se répand que les soldats chinois vont faire cause commune avec les Boxers. Or, les Boxers ont de nombreux appuis à la Cour. On craint même qu'ils aient le soutien de l'Impératrice Tseu-Hi. 

Le 13 juin, des Boxers se montrent dans le quartier des Légations. Les rues sont aussitôt barricadées. Les premiers coups de feu sont tirés. Le 17, les ambassadeurs de France, d'Allemagne, de Grande-Bretagne, de Russie, d'Espagne, d'Italie, de Belgique, des Pays-Bas, d'Autriche-Hongrie et du Japon reçoivent une lettre du ministère chinois des Affaires étrangères. Elle leur donne l'ordre de quitter la capitale et de se rendre à Tien-Tsin dans les 24 heures. C'est un ultimatum. Il met fin aux relations entre la Chine et les gouvernements étrangers. 

Les diplomates se réunissent tous ce même soir. lls décident de se rendre le lendemain matin au Palais Impérial pour comprendre la situation. Le 20 juin au matin, lors d'une dernière réunion, le baron de Ketteler, ambassadeur d'Allemagne, qui avait déjà demandé une audience 48 heures auparavant, propose à ses collègues de se rendre seul au palais. Il annoncera le refus des diplomates de quitter leurs ambassades. Il n'aura pas le loisir de le faire puisqu'il est assassiné à bout portant dans son palanquin, par des soldats chinois, sur le chemin du palais. Le siège des légations étrangères à Pékin va commencer. Pourquoi l'Impératrice Tseu-Hi soutient-elle les Boxers ? Et pourquoi met-elle fin si brutalement à la présence du corps diplomatique à Pékin ? Les ambassades y étaient installées depuis quarante ans. Mais qui est donc Tseu-Hi ?

L'incroyable destin de l'impératrice Tseu-Hi

Tseu-Hi gouverne la Chine depuis 1861. Née en 1835, elle a été la concubine de l'Empereur mandchou Hien-Fong. Elle a la chance que son fils de 5 ans soit choisi comme successeur de son père à la mort de celui-ci. Proclamée régente, elle exerce encore le pouvoir lorsque son fils meurt, à 19 ans, en 1875. Elle choisit son successeur, un de ses neveux, âgé de 4 ans. Elle conserve donc la régence. 

Aussi énergique qu'impitoyable, cette femme, qui a 65 ans en 1900, a cependant laissé se développer dans toutes les administrations une immense corruption. Elle dirige un Empire extrêmement arriéré. Contrairement au Japon de l'ère Meiji qui s'est ouvert à I'Occident, la Chine, elle, s'est livrée à l'Occident. En effet, depuis le milieu du XIXème siècle, la Grande-Bretagne a obtenu la concession de l'île de Hong-Kong. Les Français et les Britanniques ont conclu des traités commerciaux avantageux, les Américains et les Russes aussi. 

Mais ces accords n'étant pas respectés, une expédition franco-anglaise a été décidée. Elle remporte une nette victoire à Palikao sur l'armée chinoise. Les troupes franco-britanniques occupent Pékin en 1860. Elles se livrent au sac du Palais d'Eté, en représailles à des tortures infligées à des prisonniers britanniques. Après la signature d'un nouveau traité, la tension s'apaise.

Mais Tseu-Hi va devoir faire face, en 1894, à l'appétit du Japon qui revendique la Corée. La guerre éclate en 1895. Par une victoire rapide, les Japonais écrasent les Chinois. Les Japonais obtiennent de nombreux territoires, dont Formose (l’actuel Taïwan). Les Occidentaux, irrités par l'expansion nippone, en demandent autant. La Russie obtient un bail sur Port-Arthur et la construction du chemin de fer Transmandchourien, une extension du Transsibérien, en 1896. L'Allemagne se fait aussi fait attribuer des ports. La France prend pied dans le Yunnan où elle construit, elle aussi, une voie ferrée. De son côté, l'Angleterre étend sa zone d'influence et se voit confiée la construction d'une ligne ferroviaire de Shangai à Nankin. Chacun veut sa part du gâteau chinois et l'obtient. C'est alors que commence à se développer un sentiment anti-occidental. Les étrangers sont partout. Il y en trop ! C'est une sorte de réveil nationaliste.

L'Empereur, jusque-là maintenu à l'écart du gouvernement, tenu par sa tante TseuHi, se révolte au printemps 1898. Il chasse Tseu-Hi et tente de commencer des réformes. Sa tentative durera 100 jours. Tseu Hi reprend le pouvoir et fait exécuter tous les conspirateurs. L'Empereur ne bougera plus ; il restera prisonnier dans son palais jusqu'à la fin de ses jours. Pour couper court à ce mouvement avorté de réformes, l'Impératrice se lance dans une politique xénophobe. Elle favorise les sociétés secrètes, comme celle des Boxers, pour soulever l'opinion contre les Occidentaux.

Les Boxers appartiennent, au départ, à une société secrète fondée au XVIIIème siècle. Pour mener leur combat contre les étrangers, ils vont se rendre visibles. Ils font de nouveaux adeptes. lls sont facilement reconnaissables à leur tenue blanche et au bandeau rouge qui ceint leur front. Au moment où ils déclenchent leur attaque, on estime, sans en être tout à fait sûr, leur nombre à 300.000. Une véritable armée, alors que les troupes impériales ne comptent que 80.000 hommes.

Le siège des légations dure 55 jours : du 20 juin au 15 août 1900

Nous revoilà donc au tout début du siège de Pékin. Laissons un membre de l'Ambassade de France nous le raconter : "Cet abominable assassinat (celui de l' ambassadeur d'Allemagne) fit comprendre aux diplomates ce qui aurait été réservé à leurs personnes et aux 800 Européens qui, confiants en la parole chinoise, se seraient engagés sur la route de Tien-Tsin, sous la protection des troupes impériales. Celles-ci, le même jour, à 4 heures de l'après-midi, commençaient leur attaque sur la Légation d'Autriche-Hongrie qui, trop éloignée, manquant d'hommes, exposée de trois côtés, se replia sur nous (La Légation de France). M de Rosthorn, chargé d'affaires d'Autriche-Hongrie, vint nous demander l'hospitalité, avec ses officiers et ses matelots, et resta constamment avec nous, dormant dans la tranchée, toujours le premier au feu".

Le Chargé d' Affaires français, M. Pichon, laisse la Légation de France aux mains des soldats français et austro-hongrois. Il s'installe, avec tout son personnel, à la Légation d’Angleterre dans un petit pavillon qui lui a été réservé. 27 Français vont s'y entasser pendant toute la totalité du siège. La Légation anglaise, d'autre part, offre aussi asile à la plus grande partie des Européens de Pékin. 700 à 800 personnes y trouvent asile. De toutes les Légations, c'est celle de la France qui a été le plus longtemps et le plus violemment attaquée. Il y aura de nombreux morts parmi les fusiliers-marins qui la défendaient. On fera alors appel à des volontaires, des Belges, des Italiens et des Austro-Hongrois. Outre les attaques incessantes, comment survivre et nourrir tant de personnes pendant si longtemps ? 

Laissons parler notre témoin : "Nous n'avons jamais souffert des horreurs du siège au point de vue alimentaire grâce à M. Chamot, directeur de l'Hôtel de Pékin au cœur du quartier des Légations, notre Intendant militaire et aussi un élève interprète, M. Feit, qui, pendant huit jours, sous le feu de l'ennemi, transporta tout ce qu'il put trouver de blé, riz et provisions dans les maisons chinoises à la Légation d'Angleterre pour constituer la réserve du siège." Bien que pris de court par les évènements, ils surent se débrouiller pour faire vivre pendant deux mois 1.500 Européens et 2.000 Chrétiens réfugiés. 

Les combats sont acharnés, de nuit comme de jour. Il y a des morts, des blessés. La femme de l'Ambassadeur de Grande-Bretagne et toutes les épouses des fonctionnaires des diverses nationalités présentes installent un hôpital à l'intérieur de l'Ambassade. Tant bien que mal, elles gèrent les soins aux blessés. Le 17 juillet, survient un étrange cessez-le-feu. Deux jours plus tard, les assiégés comprennent pourquoi : un courrier en provenance de la ville de Tien-Tsin leur apprend que celle-ci a été prise par les troupes britanniques et l'armée chinoise est défaite. Les assiégés reprennent espoir. L'Europe ne les a donc pas oubliés...

Pourtant, dès le 5 août, les Chinois rompent l'armistice et recommencent à attaquer les Légations. Les diplomates envoient une lettre au gouvernement chinois pour s'en plaindre. En effet, depuis quelques jours, le lien avait été renoué entre les diplomates et les ministres de Tseu-Hi. Enfin, le 13 août, on entend au loin le bruit de canons. Cette-fois, les secours arrivent.

Une coalition internationale pour délivrer les assiégés

En effet, dès qu'elles eurent connaissance des attaques contre leurs Légations, les puissances concernées décidèrent de constituer un Corps Expéditionnaire International. Il est composé de Français, d'Anglais, d'Allemands, d'Italiens, d'Autrichiens, de Russes, d'Américains et de Japonais, sous un commandement unique, celui du général allemand von Waldersee. Après la prise de Tien-Tsin, ces troupes foncent sur Pékin. Les premiers à pénétrer, le 14 août, à l'intérieur de la capitale sont des Cipayes, troupes auxiliaires britanniques venues d'Inde, conduites par le colonel Shiba. lls passent par les égouts ! 

Dans l'après-midi du 14 août, les Russes s'emparent d'une porte de la ville chinoise. Le soir, les Japonais réussissent à faire sauter une porte de la ville Tartare et à pénétrer dans son enceinte. Au matin, du 15 août, le général Frey y entre à son tour avec les troupes françaises. Les assiégés sont enfin délivrés ! L'Impératrice, méconnaissable, s'enfuit, accompagnée de quelques fidèles.

Laissons la parole à Brian Power, qui sera le biographe du dernier empereur : "Quand elle entendit les canons étrangers, l'Impératrice se prépara à s'enfuir. Elle se déguisa en paysanne et demanda aux eunuques d'amener l'Empereur Kouang Siu (son neveu), pareillement déguisé, dans la cour du Palais de la Vieillesse Tranquille. Près d'un grand puits, attendaient deux chars tirés par des chevaux. L'Empereur, espérant enfin échapper à ses griffes, la supplia de le laisser à Pékin. Mais Tseu-Hi demeura inflexible : il devait l'accompagner. La concubine Perle tomba à genoux pour plaider la cause de l'Empereur. Folle de rage, l'Impératrice douairière ordonna au chef des eunuques de la jeter dans le puits. Au bruit des éclaboussures, se mêlèrent aux cris de Perle et on plaça un couvercle sur la margelle du puits et ce fut le silence".

L'Impératrice, avec ses deux chars, gagna alors, avec l'Empereur et quelques serviteurs, l'ancienne capitale de Sian, où les rejoignirent des généraux et courtisans fidèles. Elle abandonne sa capitale aux troupes étrangères. Depuis Sian, Tseu-Hi organise une répression féroce de ceux qu'elle avait encouragés, les Boxers. La plupart d'entre eux seront décapités au sabre, après des simulacres de procès. Les Etats de la coalition, y compris le Japon, imposent à la Chine le traité de Pékin du 17 septembre 1901. Il fixe une indemnité d'environ 2 milliards de Francs Or. On la surnommera  "l'indemnité Boxer". Cette somme, énorme, oblige la Chine à recourir à des emprunts gagés sur les revenus des Douanes. Cette sanction aura pour effet de favoriser l'emprise financière et la pénétration économique des Européens.

Le retour triomphant de Tseu-Hi

D'autre part, pour préserver leurs diplomates, les Puissances victorieuses maintiennent des troupes dans la capitale chinoise. Tseu-Hi revient alors. Sa rentrée dans la Cité Interdite est triomphale. Son neveu l'Empereur est à ses côtés, solidement surveillé. On le reconduit dans ses appartements. Chaque fois qu'on demandait à Tseu-Hi des nouvelles du souverain, elle répondait qu'il était trop malade pour accorder des audiences. 

L'Impératrice étonne alors ses courtisans par l'admiration, surprenante, qu'elle manifeste à l'égard de ses anciens ennemis. Elle les appelle désormais "Les Puissants Etrangers". En revenant au pouvoir, elle tente de réformer l'armée et l'administration. Ses revirements perpétuels l'ont décrédibilisée et ont sapé le régime. Toutefois, les Chinois restaient fascinés par sa personnalité. 

Dans les dernières années de son règne, ses courtisans, lors des audiences, s'adressaient à elle en l'appelant "Vénérable Bouddha". Tseu-Hi est l'objet de la curiosité des épouses et filles de diplomates en poste à Pékin. Elles ne rêvent que d'être invitées à prendre le thé avec elle. 

En fait, l'amour de Tseu-Hi pour les étrangers n'était qu'une façade. Elle n'avait guère le choix et n'avait jamais pardonné le sac du Palais d’été en 1860. Et pendant la révolte des Boxers, elle avait promis à ces rebelles une récompense de 50 taels d'argent pour la tête d'un étranger de sexe masculin et 40 pour celle d'une femme. Sa haine est intacte. Elle meurt en 1908, en même temps que son neveu (il a peut-être été assassiné...). Pour lui succéder, elle avait fait désigner un enfant de trois ans, Pu-Yi, qui sera connu, plus tard, sous le surnom du "Dernier Empereur".

Le siège des Légations étrangères à Pékin a fortement ému l'Europe. Cet épisode aurait sans doute été un peu oublié sans le somptueux film, réalisé en 1963 par le metteur en scène américain Nicholas Ray. Dans un Pékin 1900 reconstitué en Espagne, "Les 55 jours de Pékin" affiche des stars : David Niven en diplomate britannique, Ava Gardner en séduisante comtesse russe, Flora Robson magistrale en Tseu-Hi, Charlton Heston en officier américain. Une production spectaculaire, à la hauteur des événement !

"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Guillaume Vasseau

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

Direction Europe 1 Studio : Claire Hazan

 

 

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