Colette : les triomphes d'une femme libre

SAISON 2019 - 2020 , modifié à
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Elle fut actrice, mime, journaliste. Mais on se souvient d'elle surtout pour ses écrits et sa soif de liberté ! Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, Jean des Cars dresse le portrait de l'un des plus grands noms de notre littérature : Colette.

L'Unesco célébrait vendredi la journée de la langue française. À cette occasion, Jean des Cars dresse le portrait d'une figure de la littérature, une femme née au 19ème siècle qui a lutté pour faire publier ses romans et pour exister sans les hommes. Dans ce nouvel épisode de "Au cœur de l'histoire", produit par Europe 1 Studio, découvrez l'histoire de Colette. 

À Paris, un soir de novembre 1907, le théâtre de l'Apollo est en ébullition ! Sur la scène, deux femmes s’embrassent d’une manière goulue. Le titre de la pièce était prometteur : La Chair! Le public s’est précipité ! Malgré un grand chahut et les plaintes des ligues de vertu, (et grâce à ce scandale), ce mimodrame sensuel sera joué plus de six cents fois, y compris à Bruxelles et à Genève avant de partir pour une nouvelle tournée dans le midi de la France. Qui sont donc ces deux femmes osant ainsi braver la morale officielle de la Troisième République?

La première, surnommée Missy, est la fille du duc de Morny, donc une nièce de Napoléon III, ex marquise de Belboeuf. Une Parisienne. La seconde est née dans l’Yonne, à Saint-Sauveur en Puisaye, le 28 janvier 1873. Une Bourguignonne. Gabrielle Sidonie sont ses prénoms. Colette est le patronyme de son père, un ancien capitaine des zouaves amputé d’une jambe et devenu percepteur. 

Mais c’est sa mère, surnommée Sido, la personne essentielle de son enfance : elle lui a transmis l’amour de la nature et des animaux. Elle lui a appris à voir, lui répétant "Regarde !".  Et c’est encore de sa mère que la fillette a hérité l'accent rocailleux, roulant les r, qu’elle ne perdra jamais. Un accent "atroce", disait-elle, qui l’empêche de dire un texte au théâtre (le public parisien rirait ou ne comprendrait rien!) et l’oblige à se contenter, sur scène, de mimer des rôles. 

Mais cette femme, souvent habillée en homme avec cravate, gilet et cigarette, n’est pas qu’une provinciale scandaleuse qui voulait choquer Paris. Après avoir obtenu son brevet élémentaire à Auxerre, elle épouse Henri Gauthier-Villars, qui se fait appeler Willy. Elle a 20 ans, il en a 35. C’est un viveur mondain, qui l’initie à l’amour charnel. Il est son contraire : il n’aime que la ville, la vie parisienne et écrire. Si elle souffre de son inconstance, c’est lui qui lui apprend le métier d’écrivain, la discipline de ce travail. Elle a l’impression d’être en prison.Willy ne la libère que lorsqu’elle a noirci des pages et des pages qu’il exige de lire et qu’il corrige. Malgré ce régime sévère, elle l’aime.Et elle reconnait qu’avec lui, elle apprend beaucoup…

Elle écrit des romans mais son mari ose les signer

Et c’est ainsi qu’elle rédige ses premiers romans. A l’instigation de son mari, quatre titres de la série des “Claudine” paraissent entre 1900 et 1903. Ils sont seulement signés Willy. Personne ne se doute qu’il n’en est pas le véritable auteur. Sa femme les a écrits avec le concours, discret, d’un célèbre chroniqueur gastronomique, Maurice Edmond Saillant, connu sous le pseudonyme de Curnonsky. 

Ce n’est qu’en 1904 que l’épouse de Willy ose faire publier un livre sous son seul nom "Sept dialogues de bêtes". Une première émancipation féminine et une revanche sociale. Elle s’échappe du mensonge. Colette, avec le seul nom de son père, entre ainsi officiellement en littérature.Cette ambiguité ne lui déplaît pas. Si les animaux, comme Toby chien et la chatte Kiki la Doucette tiendront une place de choix dans son oeuvre, elle évoquera souvent l’échec de l’amour.  Elle dénoncera les exigences des sens au détriment des élans du coeur et de la sensibilité. Elle dira même : "L’amour n’est pas un sentiment honorable".

Elle revendique sa liberté d'action et de moeurs

Déçue dans sa vie d’épouse,Colette revendique sa liberté d’action et de mœurs. Son mari veut l’obliger à signer ses livres Colette Willy, une façon de dire qu’elle lui doit beaucoup et que sans lui , elle n’écrirait pas. Face à ce mensonge, elle se permet une nouvelle émancipation : elle vit avec une femme. Et pas n’importe laquelle, comme je vous l’ai dit. 

Mais cette situation, jugée scandaleuse, excite Willy. C’est un voyeur. Si une femme courtise la sienne et obtient ses charmes, il ne s’estime pas trompé ! Et si Missy entretient son épouse comme une cocotte, il s’en amuse. Colette, elle, prend goût à ces provocations avec un mélange de pudeur et de naïveté dans l’exhibition. Mais ainsi, en préférant Missy à son mari, elle se rend coupable, selon le Code Civil, "d’abandon du domicile conjugal"…

Divorcée en 1906, Colette doit gagner sa vie. A cause de son accent bourguignon, elle devient mime et débute au Moulin-Rouge, une période qu’elle décrira dans La Vagabonde et L’envers du music-hall. Les audaces de sa vie personnelle se poursuivent sur la scène : en effet, si elle ne parle pas, ce qu’elle montre, suggère et raconte par le geste vaut tous les discours. Tout Paris parle du baiser de ces deux femmes devant une salle comble. 

Avec le succès de ce mimodrame sensuel (il rapporte 1.000 Francs en quinze jours à Colette qui en a bien besoin), sa carrière sur les planches démarre réellement. Elle part en tournée dans le midi quatre mois après la création.

Toutefois, l’écriture reste sa grande passion. Elle publie en 1908 "Les vrilles de la vigne" ( elle n’est pas Bourguignonne pour rien et apprécie les bons vins!). Le livre paraît d’abord en feuilleton dans "La Vie Parisienne", orné de coquins dessins de femmes légères. Enchanté, Guillaume Apollinaire en fera une élogieuse critique, expliquant la démarche de Colette : "Après avoir tenu le monde au courant de ce qui se passait dans son ménage, elle a voulu montrer publiquement comment elle s’en passait. Il n’y avait là aucune effronterie. C’était de la bonne grâce. Mettant à nu dans ses livres une âme plus espiègle que perverse, une âme d’où le contentement de soi-même a chassé toute inquiétude, Colette Willy a pensé qu’elle devait aussi donner son corps en spectacle. C’est ainsi que délivrées de la pudeur, les natures romaines entraient dans le cirque".

Colette devient la baronne de Jouvenel 

Puis vient L’ingénue libertine en 1909, un texte semi-autobiographique. Fin 1910, Colette rencontre un de ses admirateurs, Henry de Jouvenel. Il est l’un des rédacteurs en chef du grand quotidien Le Matin. Il lui ouvre les colonnes de son journal. Colette commence une importante carrière dans la presse. Et ils se marient le 19 décembre 1912. Pour la société mondaine et littéraire, alors très liées et un certain Tout-Paris, Colette devient aussi la baronne Henry de Jouvenel. Mais elle a heureusement conservé son accent et son amour de la campagne. La rustique baronne (mais qui est si fine d’esprit) surprend ses invités en brassant de ses mains, imbibées d’huile d’olive, les feuilles d’une salade pour, comme on dit alors, "la fatiguer".

En 1913, Colette, âgée de 40 ans, est enceinte. Elle aura une fille, qui sera surnommée "Bel Gazou". Le mariage de Colette lui fait connaître le monde compliqué de Marcel Proust. Entre Nice et Monaco,elle enchaîne les mondanités à un  rythme épuisant. Elle écrit : "Si nous continuons de nous reposer de ce train-là, on nous rapportera sur une civière. Tout nous entraîne… Le temps vif et sans nuages, l’envie de remuer, l’auto rapide du prince de Polignac, le besoin d’être à la fois ici et là de mon mari…"

Mais Colette est très professionnelle. Passant d’un spectacle à l’écriture, elle rappelle combien la discipline des deux activités  est implacable. Ce n’est pas parce qu’on est presque nue sur une scène qu’on va se livrer à toutes les débauches une fois le rideau tombé. On se réserve pour le public et le lecteur, sinon, on ne tient pas. Et, comme au cirque, qu’elle aime, on ne triche pas. "Un temps heureux", écrira-t-elle plus tard. Colette ne renie jamais son passé. C’est encore une manière d’affirmer sa liberté.

En 1923, Colette qui à cause de la guerre et de l’absence des hommes, a organisé une vie entre femmes, publie, "Le blé en herbe" un roman qui est à la fois un hymne à la douceur féminine et le récit de la passion, mouvementée, de deux adolescents qui ont grandi ensemble. A nouveau, Colette fait scandale! Mais qu’a-t-elle fait sinon raconter ce qu’est l’éveil des sens chez des jeunes ? Il est vrai qu’il y a aussi dans ce livre une femme mûre qui fait l’éducation du jeune homme. Dans cet ouvrage, Colette se souvient de cette remarque de Balzac : "Le premier amour d’un homme est souvent le dernier amour d’une femme".

Scandale : Colette est amoureuse de son beau-fils ! 

En effet, il y a plus grave ! D’un précédent mariage, Henry de Jouvenel a eu un fils, Bertrand, né en 1903. Colette vit une passion ravageuse avec lui. Elle a 47 ans, il n’en a pas 17. Elle pourrait être sa mère, elle devient sa maîtresse. Cette passion scandaleuse dure cinq ans. On ne sait si c’était pour se venger de son mari volage. Mais pour la première fois, l’homme qu’aime Colette lui est fidèle. Sans effort. Pour Colette, il est celui des hommes qui sauve l’honneur. Cette situation est scabreuse. Elle rappelle, évidemment, "Le blé en herbe" et lui inspirera deux livres "Chéri" et "La fin de Chéri”.  

Entre temps, comme on pouvait s’y attendre, Colette est de nouveau divorcée en 1924. Le baron ne supportait pas d’être trompé par son propre fils! Colette osera jouer sur scène le rôle de Léa ( en fait, c’est elle) dans la pièce tirée du roman. Et comme elle l’avait prévu dans “La fin de Chéri", Bertrand la quitte pour se marier… Romancière, Colette avait imaginé tout ce qu’elle allait vivre comme femme.

En 1935, Colette se remarie avec le journaliste Maurice Goudeket, rencontré dix ans plus tôt. Il a 46 ans. Elle en a 62. En 1936, elle est élue à l’Académie Royale de Belgique, au fauteuil de Anna de Noailles. Le 12 décembre 1941, la Gestapo arrête Maurice Goudeket parce qu’il est juif. Transféré au camp de Compiègne, il est libéré le 6 février 1942. Colette est intervenue auprès de l’ambassadeur allemand à Paris, Otto Abtez, dont l’épouse française est une admiratrice de Colette. On dit aussi que le gouvernement de Vichy a également demandé la libération du mari de Colette.

En 1944, elle publie Julie de Carneilhan, portrait d’une aristocrate et amazone qui a connu des jours meilleurs. La même année, elle écrit Gigi. Le 2 mai 1945, à l'initiative de Sacha Guitry, Colette devient, après Judith Gautier, la deuxième femme membre de l’ Académie Goncourt. Elle présidera la célèbre institution. En 1947, elle abandonne les romans à la troisième personne. Elle écrit Je dans L’ Etoile Vesper puis dans Le Fanal Bleu en 1949.

Colette la scandaleuse a les plus grand honneurs

A partir de cette année 1949, Colette est immobilisée chez elle par une terrible crise d’arthrite aux jambes. Elle ne peut presque plus mettre des chaussures, même sur mesures. Elle vit "en savates", dit-elle. L’Académie Goncourt se transporte chez elle pour délibérer. Son troisième mari est d’un dévouement exemplaire. Elle vit pratiquement sur ce qu’elle appelle son "divan radeau", un canapé aménagé pour lire et écrire un peu, trop peu, au milieu d’une collection de presse-papiers. Ses fenêtres donnent sur les jardins du Palais Royal, un monde clos qu’elle aime. Elle est stoïque. L’un de ses voisins est Jean Cocteau. Il vient souvent la voir. Il écrira : "La grandeur de Madame Colette vient de ce qu’une inaptitude à départir le bien et le mal la situait dans un état d’innocence".

Jean Marais va souvent la voir car il va reprendre le rôle de "Chéri". Il vient chez elle répéter son texte. Elle lui dit : "Tu es le seul qui ne me fait pas mal quand il m’embrasse".

Une amitié complice avec le prince Rainier

Ayant beaucoup séjourné dans la Principauté de Monaco, elle accepte, à la demande du jeune prince Rainier III, d’être la présidente d’honneur du Conseil Littéraire de la Principauté, officiellement crée le 15 janvier 1951. Plusieurs académiciens français en font partie, dont André Maurois et Marcel Pagnol. Colette va apporter son prestige, son autorité et son expérience à une initiative culturelle d’envergure. L’amitié complice entre le prince Rainier et Colette se vérifie par la jolie déclaration qu’elle lui avait adressée lors de son avènement : "Monseigneur, vous êtes le souverain d’un pays dont les frontières ne sont que des fleurs".  

Jusqu’à la fin, Colette garde son âme d’enfant, parle avec les oiseaux du jardin. Elle les nourrit. Ils font toutes sortes de dégâts sur les arcades du Palais Royal mais on ne peut rien interdire à une femme qui ne s’interdisait rien. Elle raconte qu’elle habite dans un nuage et discute gastronomie avec Raymond Oliver, le chef du Grand Véfour en bas de chez elle, qui lui prépare des soupes aux herbes. Elle ne se plaint pas de son infirmité. L’ancienne journaliste, critique dramatique et même correspondante de guerre est envahie de journaux. Petit à petit, ils ne seront plus dépliés, froissés. Ils ne seront plus lus.

Elle qui a tant bataillé contre les mots fugitifs et rebelles, n’a plus son entêtement de dompteur littéraire. Elle répétait aux jeunes du métier qui lui demandaient ses conseils : "Oui, il faut dompter les mots!". Colette ne peut plus écrire. Désespérée, elle explique à une amie : "C’est que je n’ai rien, plus rien à dire…sans doute".

Grand Officier de la Légion d’Honneur

Le 20 avril 1953, André Marie, éphémère Président du Conseil de la vacillante Quatrième République  et ministre de l’Education Nationale, lui remet la plaque de Grand Officier de la Légion d’Honneur. Elle est la deuxième femme, après la maréchale Lyautey, ayant accédé à cette dignité.

Trois mois  plus tard, le 16 juillet, elle reçoit les comédiens du film qui sera réalisé par Claude Autant-Lara, adapté du Blé en herbe, Nicole Berger et Pierre-Michel Beck. Edwige Feuillère interprète la dame en blanc. Au début de 1954, la sortie du film provoque tollé et protestations. A 80 ans, Colette est toujours jugée scandaleuse. On apprécie ou on admire la romancière sensuelle mais pudique, impitoyable bien que compréhensive, sans illusion ni foi mais ignorant la désespérance.

Elle s’éteint doucement au soir du 3 août 1954, à temps pour être dans toutes les éditions des journaux du lendemain. Pour une fois, elle n’a pu savourer le potage de légumes qu’allait lui monter, comme il le faisait souvent, Raymond Oliver. Dans l’ultime période de sa vie, elle n’a failli se fâcher qu’une fois. C’était à son avant-dernier anniversaire. Le gâteau qu’on lui offrait n’avait que huit bougies au-lieu des quatre-vingt qu’elle espérait. Colette n’aimait pas tricher.

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars 

Cheffe de projet  : Adèle Ponticelli

Réalisation : Guillaume Vasseau

Diffusion et édition : Clémence Olivier

Graphisme : Europe 1 Studio

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