Benjamin Franklin : un Américain à Paris (partie 1)

SAISON 2020 - 2021 , modifié à
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15:30
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Alors que les Américains s’apprêtent à élire leur 46e président dans moins d’un mois, le podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire" vous propose une plongée dans le passé des Etats-Unis, pour mieux comprendre leur présent. Dans notre nouvelle série thématique, nous partons à la découverte de ce pays complexe, aussi fascinant qu'effrayant et contradictoire. Un pays dont les liens avec la France sont bien plus nombreux qu’on ne le croit… D'ailleurs, dans ce premier épisode, Jean des Cars vous parle de Benjamin Franklin. Un personnage hors norme qui a su, par son talent, rallier Louis XVI à la cause des "Insurgents", les révoltés des colonies anglaises d'Amérique du Nord, qui ont fini par obtenir l’indépendance américaine… 

Le 20 mars 1778, Louis XVI reçoit Benjamin Franklin à Versailles pour officialiser la signature du traité par lequel la France reconnaît les Etats-Unis d’Amérique. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars vous raconte comment l'Américain s'est imposé à Paris et a fini par rallier le roi à sa cause, pour finalement obtenir l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique. 

Louis XVI reçoit Franklin à Versailles

Il a fallu deux ans à Benjamin Franklin, et aux deux autres émissaires envoyés avec lui à Paris par le Congrès américain pour obtenir la signature d’un traité par lequel la France reconnaît les Etats-Unis d’Amérique. Ainsi, elle s’allie avec eux dans la guerre d’indépendance qui les oppose à l’Angleterre. 

Pour y parvenir, il a fallu la première grande victoire remportée par les Insurgents contre les Anglais, le 17 octobre 1777. Le général Burgoyne est vaincu à Saratoga : 9 200 hommes de son armée avaient été tués ou faits prisonniers. 

Le traité lui-même a été signé entre les trois Américains et le ministre des Affaires étrangères de Louis XVI, Vergennes, le 6 février 1778. Le roi de France décide d’officialiser la signature de cet accord en recevant à Versailles, le 20 mars, Benjamin Franklin et ses deux émissaires. Franklin est extrêmement populaire à Paris. Une foule immense s’est pressée à Versailles, espérant apercevoir le célèbre Américain et crie : "Vive Franklin !" 

Si ses deux compagnons sont vêtus comme il est d’usage à la cour, Franklin reste fidèle à lui-même : il porte son éternel manteau brun et ses fameuses lunettes qu’il ne quitte jamais. Il refuse l’épée qu’il est bien séant de porter, de même que la perruque louée pour l’occasion. Sa seule concession à l’audience royale est de renoncer à sa fameuse toque de fourrure ; et, sous le bras, il tient un chapeau blanc. Mme du Deffand, qui a reçu Franklin dans son célèbre salon, se demande si ce chapeau blanc symbolise la liberté. Peu importe, dans les jours qui suivent, le chapeau blanc pour les hommes fait fureur à Paris !

Les trois hommes sont d’abord reçus par le ministre Vergennes puis se rendent solennellement chez le roi tandis que la garde présente les armes. Le major des Cent Suisses annonce : “Les Ambassadeurs des treize Provinces Unies”. Quel événement ! Au milieu des évêques, des diplomates, des dames de la Cour, le roi prend la main de Franklin et déclare : "Messieurs, j’espère que ceci sera pour le bien de nos deux Nations. Je souhaite que vous assuriez le Congrès de mon amitié ; je vous prie aussi de lui faire savoir que je suis très satisfait de votre conduite durant votre séjour dans mon royaume."

Franklin est aussi présenté à la reine, avant de dîner avec les souverains. Il sera même invité ensuite à prendre place à côté de Marie-Antoinette à une table de jeu. 

Le duc de Croÿ savait bien que Franklin n’était pas seulement un diplomate mais aussi un génial inventeur. Il déclare : "Il n’appartient qu’à celui qui avait trouvé l’électricité d’électriser les deux bouts du monde !"

Mais l’homme ne s’est pas contenté de ce mot d’esprit. Il a aussi compris l’importance de ce traité : "Les voilà donc traités de Nation à Nation et le Congrès reconnu, ainsi que l’indépendance, par la France, la première. D’abord, c’est un coup cruel porté à l'Angleterre et fort heureux pour notre commerce s’il réussit ; c’est ensuite une guerre implacable et la création d’un pays plus vaste que le nôtre et qui pourrait peut-être, un jour, subjuguer l’Europe."

L’heure est donc à l’euphorie et à l’enthousiasme. Mais au fait, qui est concrètement cet homme dont les plus hauts personnages de l’Etat, comme le peuple, donnent l’impression de s’être entiché ?

De l’imprimerie au journalisme, et à la science

Benjamin Franklin naît à Boston le 17 janvier 1706. Sa famille a émigré d’Angleterre 23 ans plus tôt. Son père est un modeste artisan qui confectionne des chandelles. Il aura onze enfants. Dans cette famille puritaine et pauvre, le premier travail de Benjamin lorsqu’il termine ses études primaires à 10 ans est d’aider son père dans sa fabrique. 

Deux ans plus tard, il devient apprenti chez son frère James qui est imprimeur. Dans le journal libéral qu’il publie, James lutte contre la théocratie et la domination puritaine de la société. 

De son côté, Benjamin consacre tout son temps libre à compléter son instruction. Après son labeur à l’imprimerie, il lit l’Essai sur l’Entendement de Locke et le Spectateur d’Addison, qui exerceront une grande influence sur la formation de son esprit. 

En 1723, il se rend à New-York puis à Philadelphie et, enfin, en 1724 à Londres où il se perfectionne dans le métier d’imprimeur, chez Palmer et Wall. Revenu en Amérique à la fin de 1726, Franklin fonde, à son tour, une imprimerie à Philadelphie et en 1729, il achète un journal, la Pennsylvania Gazette. 

A ce titre, fondé en 1723, le nouveau propriétaire insuffle une grande vitalité. Philadelphie devient un centre intellectuel majeur, en grande partie grâce à Benjamin Franklin. Son activité est multiforme : il fonde, entre 1732 et 1757, des bibliothèques, un club, le Junto, des sociétés littéraires, des gazettes et des almanachs, dont l’un, l’almanach du Bonhomme Richard, sera traduit en français. Cela lui permet de répandre l’instruction dans le peuple. Il participe aussi aux activités de la franc-maçonnerie, il appartient à la Grande Loge des Maçons Libres et Amis de Philadelphie. Il va en devenir l’un des plus importants dignitaires.

Il devient secrétaire puis membre de l'Assemblée de Pennsylvanie en 1747. Il fait adopter d’importantes mesures telle que l’organisation des milices locales, la fondation de collèges et d’hôpitaux. Il sera aussi à l’origine de la création de l’université de Pennsylvanie en 1751. 

Il a à peine le temps d’avoir une vie privée. Depuis 1730, il doit élever un fils naturel prénommé William. On ne sait rien de la mère. Il faut dire que Benjamin Franklin est un grand amateur de femmes. Il vit cependant en concubinage avec Deborah Read, abandonnée par son mari. Mais comme on ne sait si celui-ci est mort, Franklin ne peut l’épouser…

En plus de toutes ses activités sociales et privées, Benjamin Franklin ne cesse d’approfondir sa culture scientifique. Ce boulimique se consacre avec enthousiasme à des recherches sur l’électricité : il démontre la nature électrique de la foudre et invente le paratonnerre en 1752. Une révolution ! Il met aussi au point un système de chauffage connu sous le nom de "cheminée de Franklin". En 1753, il est nommé Maître général des Postes pour l'Amérique anglaise. Il met toute son énergie - et il en a ! - à améliorer le service du courrier.

Mais bientôt, son destin va basculer. Une "identité américaine" est en train de se concrétiser. Elle est liée au mécontentement commun des colons à l’encontre de l’Angleterre. Les colonies acceptent mal la contribution imposée par Londres après la Guerre de Sept Ans, pour amortir ses dépenses militaires. A cette lutte contre les impôts trop lourds, s’ajoute, en 1763, l’interdiction du roi George III de conquérir de nouveaux territoires, au-delà des monts Appalaches, pour apaiser les tensions avec les Indiens. La Conquête de l’Ouest attendra l’indépendance !

Pendant cette période de contestation, Benjamin Franklin repart pour Londres durant 5 ans. C’est là qu’il écrit le dernier almanach du Bonhomme Richard. Il visite le nord de l'Angleterre et l'Ecosse puis voyage en Flandre et en Hollande avec son fils William, avant de rentrer à Philadelphie. Il peut enfin épouser sa compagne Deborah Read et il reprend ses activités d’inspections postales, de la Virginie jusqu’à la Nouvelle Angleterre.

Les taxes sont de plus en plus mal acceptées par les colons américains. Et pour Franklin, il est temps de se lancer dans une nouvelle aventure… 

Franklin devient un chantre de la liberté

Entre 1764 et 1767, de nouvelles taxes sur les produits importés dans les colonies américaines provoquent l’indignation des colons. Franklin retourne à Londres pour plaider devant le Parlement anglais l’abrogation de ces taxes. En 1770, il obtient leur annulation, à l’exception de celles du le thé. Toujours à Londres, en 1772, Franklin réussit à se procurer et à publier des lettres du gouverneur du Massachusetts, Hutchinson et du lieutenant-gouverneur Oliver, dans lesquelles les colons étaient traités avec le plus insultant mépris. Il manque alors d’être arrêté pour complicité avec ceux qu’on commence à appeler les "Insurgents", les Révoltés. C’est le moment du basculement : alors qu’il avait cru, jusque là, aux possibilités de développement d’une Amérique libre au sein de la couronne d’Angleterre, il comprend qu’il ne peut rester à la fois sujet loyal du roi George III et bon citoyen américain.

En 1775, il quitte Londres. Il est reçu triomphalement à Philadelphie où les treize colonies ont décidé de prendre leur destin en main. Elles se sont déjà réunies à l’exception de la Géorgie, lors d’un premier Congrès en 1774. Franklin arrive au bon moment, alors qu’on décide qu’un second Congrès doit se réunir le 10 mai 1775.  Il est élu député de la Pennsylvanie. Le Congrès décide de nommer un Comité chargé d’élaborer la déclaration d’indépendance des treize colonies américaines. 

Il est composé de cinq membres : Thomas Jefferson, député de la Virginie, lettré et diplomate, en est le président. Avec lui, il y a John Adams, délégué du Massachusetts, intelligent mais au mauvais caractère, Roger Sherman, un marchand du Connecticut, Robert Livingstone, un avocat de New-York et, bien sûr, Benjamin Franklin. C’est Jefferson qui est chargé d’écrire la déclaration.

Lorsqu’il a achevé sa première ébauche, Jefferson la fait parvenir à Franklin accompagné de ce mot : "Le docteur Franklin aurait-il l’amabilité de la lire attentivement et d’y suggérer quelques retouches que lui inspirerait sa vaste compréhension du sujet ?"

Franklin apporte peu de changements au texte. On peut lire ses corrections, de sa propre écriture, sur les pages de ce que Jefferson considérait comme un brouillon. En voici un seul exemple : la première phrase que Jefferson écrit est : "Nous tenons ces vérités pour sacrées et indéniables". Franklin corrigera : "Nous tenons ces vérités pour elles-mêmes évidentes". En vérité, il simplifie, il allège, il rend le texte accessible.

Aujourd’hui, ce document est conservé à la Bibliothèque du Congrès. La Déclaration de l’Indépendance Américaine est aussi celle de la naissance des Etats-Unis d’Amérique. Elle est votée le 4 juillet 1776. Le 4 juillet deviendra le jour de la Fête Nationale Américaine.

Il est à noter que les Etats-Unis sont les premiers à inscrire dans ce texte fondateur "la recherche du bonheur comme un droit inaliénable de tous les Hommes". C’est une vision optimiste de l’existence que Jefferson a voulue comme valeur partagée par l’ensemble des Américains. Unité et bonheur sont les fondements de cette déclaration. L’historien spécialiste des Etats-Unis François Durpaire considère à ce titre que "La quête  du bonheur est le ferment de l’unité et que la quête de l’unité doit apporter le bonheur".

Mais derrière ces valeurs positives, la déclaration d’Indépendance est-elle, en soi, une déclaration de guerre à l’Angleterre ? On s’en doute : l’indépendance est incompatible avec la tutelle britannique. A la demande des Anglais, Benjamin Franklin et deux de ses collègues vont rencontrer le commandant en chef de l’ensemble des forces anglaises en Amérique, l’amiral lord Howe à Staten Island, à côté de New-York. 

Howe promet que les colonies pourraient recevoir tout ce qu’elles avaient demandé, le contrôle de leur propre législation et de leurs taxes ainsi que la révision de toutes les lois des plantations susceptibles de léser les colons.

Franklin suggère à l’amiral Howe de retourner auprès du roi, chercher l’autorisation de négocier avec une nation indépendante. Howe assure que ce n’est pas possible.

"En ce cas, dit Franklin, Votre Excellence, comme l'Amérique ne peut rien attendre hormis une inconditionnelle soumission…" Howe l’interrompt, disant qu’il ne s’agit pas de soumission, mais de coopération. 

Bref, la rencontre de Staten Island ne donne rien. Le conflit semble imminent. Le Congrès va donc charger Franklin d’entreprendre une autre traversée de l’Atlantique, cette-fois vers la France. Il doit agir à titre d’émissaire américain auprès du roi Louis XVI. Il s’agira pour lui de convaincre le souverain, alors en paix avec l'Angleterre depuis 1763 et la fin de la guerre au Canada, de conclure une alliance avec les jeunes Etats-Unis d’Amérique. Ils ont un extrême besoin d’aide militaire, c’est une question de survie… 

Si cette plongée dans l’Histoire de la France et des Etats-Unis vous a plu, n’hésitez pas à en parler autour de vous et à me laisser vos commentaires sur le groupe Facebook de l’émission !

Je vous donne rendez-vous demain pour la seconde partie de cet épisode de "Au cœur de l'Histoire" consacré à Benjamin Franklin… 

 

Références bibliographiques :

Walter Isaacson, Benjamin Franklin, une vie américaine, traduction de Mathieu Fleury, préface de Christine Ockrent (Alisio, 2008)

François Durpaire, Histoire des Etats-Unis (Collection “Que sais-je ?” 2019)

Jean-Christian Petitfils, Louis XVI (Perrin, 2015)

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production  : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Diffusion et édition : Clémence Olivier
Graphisme : Karelle Villais

 

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