Le Liban, une mosaïque inextricable (partie 2)

SAISON 2020 - 2021
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Il y a deux mois, le port de Beyrouth était le théâtre d'explosions terrifiantes qui ont fait au moins 200 victimes, d’innombrables blessés et ravagé 85 000 habitations, bureaux, usines et commerces. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'Histoire", Jean des Cars vous raconte comment le Liban a finalement obtenu son indépendance, 26 ans après le mandat français établi en septembre 1920. 

L'indépendance du Liban est officiellement déclarée le 26 novembre 1941. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio "Au cœur de l'histoire", Jean des Cars vous explique pourquoi celle-ci n'a été pleinement réalisée que 5 ans plus tard, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, en 1946.  

Un entre-deux guerres chaotique 

Très vite, le successeur de Weygand, Maxime Sarrail indispose tout le monde. Employant la manière forte, il est surnommé "Sarrail la mitraille" ! Paris hésite entre la carotte et le bâton et cette ambiguïté fait du mal au Liban.

Une insurrection éclate dans le Djebel Druze en 1925 puis en 1926. Le Haut-Commissaire Sarrail est rappelé à Paris et remplacé par Henri de Jouvenel. Après l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1925, de mai 1926 à janvier 1936 le Liban compte trois Présidents de la République, deux qui ont été élus et un curieusement nommé par le Haut-Commissaire, sans consultation populaire.  

L’intégration des musulmans, majoritaires dans le région de Tyr et la plaine de la Bekaa, est si mal organisée qu’ils demandent leur rattachement à la Syrie. Et d’une manière surprenante, ils reçoivent l’appui des Grecs orthodoxes. 

En réalité, tout le monde est mécontent de la présence française, les maronites en particulier. Le caractère multiconfessionnel du Liban se précise. Et pour le mettre bien en valeur, le premier président de la République Libanaise, élu le 26 mai 1926, est un grec Orthodoxe, nommé Charles Debbas. Le 5 janvier 1937, pour la première fois, le Premier ministre, Ahdab, est un musulman. 

L’application du mandat suscite aussi diverses critiques à propos de la dette ottomane répartie entre les anciennes composantes de l’Empire turc. C’est donc dans un climat de complexité juridique où la France apporte ses compétences et sa culture, que le Liban se débat pour exister, notamment à l’égard de la Syrie voisine. C’est un très vieux problème ! Les équipements se poursuivent tout de même avec l’amélioration du réseau routier et un aérodrome modernisé en 1939.

1941 : enfin l’indépendance du Liban !

Cette situation, chaotique, est inchangée lorsque le 8 juin 1941, les troupes britanniques et les éléments de la France Libre du général de Gaulle expulsent du Liban et de Syrie les autorités fidèles au gouvernement de Vichy. 

Le 15 juillet, les Alliés sont victorieux mais le terrain est complexe car Beyrouth est alors une plaque tournante de multiples trafics et d’influences, un centre d’espionnage comme l’est alors Casablanca, au Maroc, mais avec un statut différent puisque le Maroc est alors un protectorat Français. 

La République libanaise est alors dirigée par un Gouvernement provisoire sans Parlement élu. Le général Catroux, délégué général de la France Libre, propose à Alfred Naccache, chef de ce gouvernement provisoire, de prendre le titre et les prérogatives de président de la République Libanaise afin de recevoir la déclaration d’indépendance promise. 

Celle-ci est effective le 26 novembre 1941. Mais à cette date la guerre mondiale continue : Moscou est menacé par les troupes allemandes, le Japon attaque les Etats-Unis à Pearl Harbour et les Anglais capitulent devant les Japonais à Hong-Kong. Toutefois, la France, elle-même occupée, souhaite renforcer l’indépendance libanaise. Cet objectif est soutenu par le Royaume-Uni et les gouvernements en exil, souvent à Londres (la Belgique, la Tchécoslovaquie, l’Iran la Grèce), mais aussi par les Etats-Unis. Les ambassadeurs de ces pays sont accrédités à Beyrouth. Le mandat sera donc considéré comme caduc à dater du 1er janvier 1944. Mais à ce moment là nul ne connaît encore l’issue de la guerre...

La France Libre se méfie des nationalismes et prépare des élections, ce qui ne plaît pas au gouvernement libanais. Le 27 février 1943, c’est à dire après la défaite allemande à Stalingrad, alors que Churchill et de Gaulle se rencontrent à Casablanca et que l'Afrika Korps du maréchal Rommel, faute de carburant, est encerclée en Tunisie, le général Catroux écrit : "Je me vois contraint de rappeler - ce que j’aurais désiré éviter - que nonobstant la proclamation de l'indépendance du Liban le 26 novembre 1941, la France demeurera juridiquement mandataire jusqu’au moment où la Société des Nations l’aura déliée de ses obligations."

Autrement dit, même sans bases réelles, le mandat continue ! 

Les élections sont nettement favorables à l’indépendance. Mais la situation s’éternise. 

A l’aube du 11 novembre 1943, le Haut-Commissaire gaulliste Jean Helleu a recours à un coup de force pour accélérer le processus. Il fait arrêter le Président Béchara el-Khoury et ses ministres, qu’il considère comme responsables des blocages. Tous sont enfermé à la citadelle de Rachaya. La population, furieuse, se met en grève et, pour une fois, toutes les communautés s’unissent. Sur une sévère intervention britannique, un véritable ultimatum, le gouvernement libanais est restauré le 7 décembre et une loi constitutionnelle  consacre le nouveau drapeau libanais (avec le célèbre cèdre). L’évacuation des troupes étrangères n’aura lieu qu’en 1945, au milieu de nouveaux troubles, et la pleine indépendance n’est obtenue qu’en 1946.

Beyrouth 1946 : une paix momentanée 

A partir de 1946, Beyrouth devient un paradis fiscal très prisé des sultanats et émirats du Golfe. Le célèbre Casino du Liban est dans la tradition phénicienne où les étrangers sont très bien accueillis. Banquiers et hommes d’affaires montrent leur compétence, le secteur bancaire et le tourisme sont ouverts et les investissements nombreux. 

Mais vers 1970, cette prospérité, souvent factice, révèle ses inconvénients : l’action souterraine d’intérêts étrangers et un voisinage agité. En effet, la création de l’Etat d’Israël en 1948 a attiré au Liban plus de 350 000 Palestiniens à 90% musulmans sunnites, ce qui nuit au fragile équilibre entre les communautés. Ils constituent alors une sorte d’Etat dans l’Etat. 

Après les évènements de Septembre Noir en 1970, des Palestiniens chassés de Jordanie arrivent au Liban et se radicalisent avec leurs frères Libanais. Il ne faut jamais oublier que les distances sont très faibles dans ce pays, ce qui rend les tensions permanentes et faciles à entretenir par ceux qui ont intérêt à organiser des troubles : le Liban ne fait que 130 km de large entre la côte et la Syrie, et le pays est entouré, pour ne pas dire encerclé, par la Syrie, Israël et la Jordanie.

Dans ces conditions, comment la tragédie des Jeux Olympiques de Munich en septembre 1972 et la troisième guerre israélo-arabe de 1973 n’auraient-elles pas eu des échos ou des répercussions au Liban ?

Un diplomate me confia à cette époque : "Le Liban est devenu une machine infernale. Elle explosera à la première étincelle."

Le 13 avril 1975, un autobus rempli de Palestiniens passe en plein cœur de la banlieue chrétienne de Beyrouth. Une fusillade est déclenchée. On ne sait la raison de cet attentat. Les miliciens locaux ripostent. On comptera 27 morts. C’était l’étincelle redoutée, sans que l’on puisse établir si elle était volontaire ou accidentelle. 

Le Liban était un sanctuaire où tant de choses étaient décidées. Il devient alors un champ de bataille des hostilités israélo-palestiniennes, puis de règlements de comptes entre factions locales. 

Entre 1975 et 1990, la proximité du conflit israélo-arabe, conjuguée aux ambitions de la Syrie voisine, provoque une guerre civile entre les communautés libanaises, notamment chrétiennes et musulmanes. Dans ce pays qui, en 1960, passait pour "la Suisse du Proche-Orient", le conflit fera plus de 150 000 morts civils. 

Le 14 février 2005, l’ex-Premier ministre Rafic Hariri, un musulman sunnite proche des Saoudiens, est tué dans un attentat. Les soupçons se portent sur la Syrie et ses alliés locaux du Hezbollah, le grand mouvement chiite. En avril, les Syriens qui occupaient militairement le Liban, quittent le pays.

En 2006, les affrontement entre le Hezbollah et Israël font 140 morts en un mois.

Le 4 novembre 2018, le fils de Rafic Hariri, Saad Hariri, devenu Premier ministre fin 2017, un mois après l’installation du général chrétien Michel Aoun à la présidence de la République, annonce sa démission à la télévision depuis Riyad, sous la pression des Saoudiens qui le retiennent dans leur capitale. Sur intervention du Président Emmanuel Macron, Saad Hariri est conduit de Riyad par avion privé à l’aéroport du Bourget. Il remercie la France qui  "a montré encore une fois la grandeur de son rôle dans le monde". Saad Hariri est de retour à Beyrouth le 22 novembre, jour de la Fête Nationale.

Depuis sa création comme État il y a cent ans, le pays du cèdre repose sur un équilibre précieux mais fragile entre ses multiples confessions. Il est utile de les rappeler : les Musulmans sunnites, les Musulmans chiites, les Druzes, les Grecs orthodoxes, les maronites et Grecs catholiques. La récente tragédie du port de Beyrouth, quelles qu’en soient les causes, accident, imprudence ou attentat, est celle d’une inextricable mosaïque. L’émotion mondiale ressentie après cette catastrophe illustre le rayonnement indéniable d’une nation complexe depuis ses origines, sans cesse menacée de l’extérieur et de l’intérieur.

 

Références bibliographiques :

David Hirst, Une histoire du Liban (Perrin 2011, réédition 2016)

Xavier Baron, Histoire du Liban, des origines à nos jours (TALLANDIER, 2017, réédition 2019)

 

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"Au cœur de l'histoire" est un podcast Europe 1 Studio

Auteur et présentation : Jean des Cars
Production  : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Diffusion et édition : Clémence Olivier
Graphisme : Karelle Villais

 

 

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