L’énorme enjeu de la privatisation des barrages hydroélectriques

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Bruxelles veut imposer à la France l'ouverture à la concurrence de 150 barrages hydroélectriques dont la concession arrive à échéance dans quatre ans. L'ancienne ministre de l'Écologie Delphine Batho, craint "une hausse des prix de l'électricité, comme on l'a vu avec les autoroutes".

L'électricité qui sort des barrages hydroélectriques représente 13% de la production électrique en France. Il s'agit de la deuxième source d'énergie du pays, juste derrière le nucléaire. Surtout, c'est la première énergie renouvelable en France, deuxième plus grand producteur d'hydroélectricité en Europe après la Norvège.

A l'heure actuelle, cet énorme parc est exploité à 80% par EDF. Mais cela risque bien de changer dans quatre ans. La concession de 150 barrages arrivera à échéance et Bruxelles demande à la France d'ouvrir le secteur à la concurrence. Selon les opposants à la privatisation, il y a un risque que les multinationales auxquelles reviendrait l'exploitation de ces barrages oublient toute notion de service public et fassent grimper les prix. Les acteurs intéressés sont par exemple le suédois Vattenfall, l'espagnol Hyperdrola ou encore Total.

L'idée selon laquelle une concurrence plus forte entraîne une baisse des prix est fausse, d'après le médiateur de l'énergie. Aujourd'hui, EDF a l'obligation de faire des lâchers d'eau pour assurer une alimentation constante en électricité. Demain, les entreprises privées pourraient jouer sur l'offre et la demande pour vendre l'électricité plus cher.

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"Le risque, c'est une hausse des prix de l'électricité"

C'est pour cela que Delphine Batho, l'ancienne ministre de l'Écologie, et une centaine de députés demandent au gouvernement de s'opposer à cette ouverture à la concurrence. "Le risque c'est une hausse des prix de l'électricité comme on l'a vu avec les autoroutes. Il y a un risque aussi, c'est d'avoir une multiplicité d'opérateurs alors qu'il s'agit d'un bien public : l'eau. Et on n'a pas les mêmes garanties de sécurité des ouvrages, sur la production de l'électricité et sur la gestion de l'eau", explique-t-elle sur Europe 1.

Par ailleurs, autour de ces barrages se sont aussi construits des bases de loisirs, des réserves d'eau pour l'agriculture. Les communes qui en vivent s'inquiètent du fait que l'accès à l'eau puisse devenir payant demain. A Savines-le-Lac, sur les rives du lac de Serre-Ponçon dans les Hautes-Alpes, les habitants manifestent mercredi contre cette privatisation éventuelle.

C'est devant une statue, baptisée la Fée électrique, qui est en fait une représentation de la République brandissant des éclairs, que les manifestants vont se retrouver en fin de matinée. Un lieu symbolique car cette opposition est d'abord liée à l'histoire du barrage. "Il a fallu faire un sacrifice pour faire ce barrage. Il a fallu déplacer des gens, il a fallu noyer la vallée. Ça a été fait pour arroser la Provence et produire l'électricité pour toute la région. Ce sacrifice, ils ne l'ont pas fait pour enrichir une multinationale. C'est pour cela que l'on a choisi le 8 mai. Le mot résistance n'est pas un vain mot", explique José Pluki, l'un des organisateurs.

"Ce lac, c'est l'électricité mais c'est aussi tous les usages qui vont avec"

Le maire de Savines-le-Lac, Victor Berenguel, défend aussi ce trésor national. Et pas seulement parce qu'il s'agit de la plus grande retenue artificielle de France et qu'il représente 10% de la production hydraulique totale : "Serre-Ponçon et la chaîne électrique ne font qu'un. C'est pour cela que face à l'ouverture des marchés, je dis non. Ce lac, c'est l'électricité, mais ce sont aussi tous les usages qui vont avec, l'arboriculture, la pèche... Et on fournit de l'eau potable jusqu'à Saint-Tropez." L'édile s'inquiète aussi des répercussions d'une privatisation sur l'activité touristique, totalement dépendante du niveau du lac l'été, et donc du bon vouloir du gestionnaire du barrage.

Malgré la demande d'ouverture à la concurrence de Bruxelles, la France peut décider de ne pas privatiser ces barrages. Pour cela, il faudra convaincre la Commission européenne que ce n'est pas une bonne idée. Si cela échoue, l'affaire se réglera devant la Cour de justice européenne.

L'exécutif n'a pas encore dévoilé ses intentions mais il voit bien que le contexte est délicat : les prix de l'électricité vont augmenter de 6% le 1er juin, les prix à la pompe remontent en flèche... Faut-il y ajouter la privatisation des barrages au risque de raviver la grogne ? François de Rugy, le ministre de l'Écologie, a promis de s'exprimer sur ce sujet très politique avant la fin de l'année.

Europe 1
Par Maud Descamps et Rémi Pierre, édité par Grégoire Duhourcau