Fillon marche-t-il vraiment dans les pas de Thatcher ?

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DECRYPTAGE - Le désormais candidat officiel de la droite pour 2017 ne cesse d’invoquer la Dame de fer. Mais pourrait-il appliquer la même feuille de route ?  

 

[Mise à jour] François Fillon est le candidat officiel de la droite pour la présidentielle 2017, après sa large victoire lors du second tour de la primaire dimanche 27 novembre

Y a-t-il vraiment du Margaret Thatcher chez François Fillon ? Depuis la performance du député de Paris lors du premier tour de la primaire de la droite, le parallèle entre les deux anciens Premier ministres est devenu une figure imposée. D’abord parce que leurs programmes se ressemblent, ensuite parce que François Fillon n’a cessé d’invoquer la Dame de fer dans ses discours et ses interviews. Interrogé sur le sujet mercredi sur Europe 1, François Fillon a d’ailleurs clairement revendiqué une filiation. "J’aime bien qu’on me compare à madame Thatcher (…)elle a inversé la tendance, elle a remis l’Angleterre au travail", a-t-il souligné. Mais dans quelle mesure François Fillon peut-il marcher dans les pas de l'ancienne chef du gouvernement britannique ?


François Fillon : "J’aime bien qu’on me compare...par Europe1fr

De nombreuses similitudes. Sur le papier, les points communs entre l’œuvre de Margaret Thatcher et le programme de François Fillon sont nombreux. Il y a d’abord une volonté affichée de réduire le poids de l’Etat : le député de Paris propose la suppression de 500.000 postes de fonctionnaires, la fin des emplois aidés et un recours accru aux contractuels pour éviter de nouvelles embauches. Sans oublier, même si la mesure est surtout symbolique, la réduction d’un tiers du nombre de parlementaires.

Comme Margaret Thatcher, François Fillon veut sensiblement réduire la pression fiscale : il promet une baisse d’impôt en faveur des ménages et, surtout, des entreprises, ainsi que la suppression de l’impôt sur la fortune (ISF). Et comme son modèle outre-Manche, il compte compenser ce choc fiscal en augmentant la TVA de deux points.  

Enfin, le candidat à l’investiture à droite affirme vouloir libéraliser l’économie française, à l’image de ce qui fit son modèle. C’est ainsi qu’il propose de ne plus encadrer le temps de travail (dans les limites du droit européen, à savoir 48 heures), de faciliter les ruptures de CDI, de réduire les indemnités chômage ou de supprimer une bonne partie du Code du Travail pour le simplifier. En outre, François Fillon veut abolir de nombreuses réglementations, que ce soit dans l’agriculture, le logement, l’énergie, sans oublier la suppression du principe de précaution inscrit dans la Constitution.

Une comparaison plus difficile en matière de moeurs. François Fillon partage donc effectivement de nombreux points communs avec Margaret Thatcher, du moins en ce qui concerne son libéralisme économique. En revanche, pour ce qui est de son conservatisme sur les sujets de société, le parallèle est plus difficile. En effet, si la Première ministre britannique a toujours revendiqué un conservatisme certain, son action fut ambivalente. Côté pile, elle a durci les conditions pour pouvoir immigrer au Royaume-Uni et a soutenu un texte interdisant de diffuser une image positive de l'homosexualité, baptisé amendement 28. Côté face, elle a également pris des positions progressistes pour l'époque : elle s'est prononcée pour la dépénalisation de l'homosexualité et de l'avortement. François Fillon a, lui, voté contre la dépénalisation de l'homosexualité en 1982 et le camp Juppé lui reproche de tenir un discours ambigu sur l'avortement.

Un copier-coller impossible en France ? C'est donc surtout en matière économique que les grandes lignes du programme de François Fillon s’inspirent de la feuille de route de la Dame de fer. Mais appliquer les mêmes recettes serait difficile, d'abord parce que la France des années 2010 n’est pas le Royaume-Uni des années 1970, ce qu’a bien souligné l'ancien ministre de l'Economie Emmanuel Macron lundi : "la France ne rentrera pas au XXIe siècle en faisant ce que la Grande-Bretagne a fait il y a 35 ans". La première différence concerne l’état du pays : aussi endetté et en mal de croissance soit-il, l’Hexagone n’est pas dans l’état où se trouvait le Royaume-Uni à l’arrivée de Margaret Thatcher. A l’époque, Londres devait faire face à une inflation galopante – elle est aujourd’hui dangereusement nulle -, et avait dû appeler à l’aide le FMI. La France n’en est pas encore là.

François Fillon cite souvent Margaret Thatcher pour justifier son souhait de reformer l’Etat. Mais alors que cette dernière a clairement opéré un changement de paradigme en supprimant des pans entiers de l’appareil étatique (privatisations et transfert au secteur privé de nombreuses tâches), François Fillon souhaite réformer tout en restant dans le cadre actuel. Son objectif est de dépenser moins et mieux, et non de démanteler une partie de l’Etat. Comme l’a souligné Nicolas Barré dans son Edito éco mercredi matin sur Europe 1, même s’il appliquait intégralement son programme, la France des années 2020 resterait plus étatisée que sa voisine des années 1980 : "si François Fillon applique tout son programme à la lettre, on sera encore à 49% de dépenses publiques dans l’économie à la fin de son mandat.  On aura donc pas basculé dans l’ultralibéralisme, la France restera un pays à forte dépenses collectives, Thatcher aurait même dit un pays socialiste", a déclaré le directeur de la rédaction des Echos.

Quand bien même François Fillon voudrait appliquer une politique purement thatchérienne, il n’est pas sûr qu’il y arriverait. D’un point de vue politique d’abord, la droite française, majoritairement gaulliste et bonapartiste, entretient des relations compliquées avec le libéralisme. En clair, elle est attachée à un Etat fort, d’autant plus que la plupart des parlementaires ont entamé leur carrière dans la fonction publique. Et, surtout, ce courant de pensée est encore moins dans l'ADN de l'opinion publique : là où les Anglais érigent la liberté en valeur fondamentale, les Français s’empressent d’y accoler l’égalité et la fraternité, c’est-à-dire la justice sociale. Lorsqu’on sait que le redressement du Royaume-Uni s’est fait au prix d’une explosion des inégalités, une telle feuille de route provoquerait une opposition certaine.

Autre époque, autre pays, autre culture : pour toutes ces raisons, même si François Fillon revendique l’héritage de Margaret Thatcher, il ne pourrait pas appliquer les mêmes recettes. Mais pour de nombreux observateurs, même une version allégée et remise au goût du jour constituerait une mini-révolution pour la France. "Le libéralisme classique de François Fillon représenterait déjà pour notre pays, si son programme est appliqué, un choc économique et social tel qu'il n'en a pas connu depuis 1981", a ainsi estimé dans une tribune Gaspard Koenig, à la tête du clairement libéral think tank GénérationLibre.