Quand Carmen assassine : du pastiche à la réécriture, jusqu'où peut-on dénaturer une œuvre ?

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Et à la fin, c'est Carmen qui tue Don José... (Illustration) © Natalia Dobryszycka / AFP
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À Florence, une version insolite de "Carmen" fait polémique. Contre les violences faites aux femmes, le metteur en scène a choisi de modifier la fin de l'opéra. Un "crime" culturel pour certains.

Et si Carmen ne mourait pas ? Et si elle devenait le symbole de ces femmes qui succombent chaque jour aux coups de leurs maris ? Depuis dimanche, au Teatro Maggio de Florence, le metteur en scène Leo Muscato présente une version insolite du célèbre opéra de Georges Bizet. Au lieu de trépasser sous le poignard de son ancien amant, le brigadier Don José, la bohémienne se défend et tue elle-même son agresseur. "Parce qu'on ne peut pas applaudir le meurtre d'une femme". Si certains saluent la démarche, d'autres crient au sacrilège.

Contre les violences faites aux femmes. Une chose est sûre : Bizet, en 1875, n'avait pas imaginé une telle fin à son œuvre, elle-même adaptée de la nouvelle de Prosper Mérimée. Leo Muscato, lui, assure avoir respecté scrupuleusement la musique et le livret originaux. Ou presque. "L'idée m'a été suggérée par le directeur du théâtre qui voulait que je trouve un moyen pour ne pas faire mourir Carmen", expliquait le metteur en scène à l'AFP, il y a quelques jours. "Il estime qu'à notre époque, marquée par le fléau des violences faites aux femmes, il est inconcevable qu'on applaudisse le meurtre de l'une d'elles".

Autre liberté prise par Muscato, celle de situer sa Carmen dans un camp de Roms au début des années 1980. L'héroïne de Bizet, qui travaille dans une manufacture de cigarettes voisine du camp, est soumise aux coups de matraque répétés de Don José, un policier irascible et violent. Il y a un an déjà, à l'Opéra Bastille, une Carmen modernisée était entourée de voitures sur scène. Sauf qu'à l'époque, l'histoire n'avait pas été modifiée. Et c'est bien là tout le nœud du problème.

Morale et art peuvent-ils aller de pair ? "Il y a deux façons de toucher à une œuvre", explique Raphaël Enthoven, chroniqueur sur Europe 1 et professeur de philosophie. "Quand George Wilson parle de Hamlet, ce n'est pas exactement la pièce de Shakespeare qu'il évoque. Quand Chanson Plus Bifluorée reprend un tube de Brassens ou L'Internationale, ils ne le font pas dans un souci d'exactitude…", énumère-t-il. "C'est l'inventivité qui est au poste de commande : on ne dénature pas une œuvre quand on montre les perspectives qu'elle ouvre et les choses qu'elle rend possible. En revanche, on dénature une œuvre quand on veut lui imposer un filtre qui relève de la morale", tranche le présentateur de Qui Vive ?. "La morale n'a rien à voir avec l'art, comme elle n'a rien à voir avec l'amour".

" Il ne suffit pas de modifier une œuvre pour changer les comportements "

Une justification qui passe mal. Si la démarche initiale peut sembler louable, c'est avant tout la justification qui heurte. Une version d'Œdipe tombant enceint et de sa mère avortant, pourquoi pas, diront certains. Tant que ce choix n'est pas motivé par la volonté de cacher l'inceste ou de le dénoncer. "Quand on va voir Carmen, ce n’est pas le meurtre qu’on applaudit, mais l’œuvre, dans son ensemble", rappelait à ce propos Nadia Daam dans son Coup de patte lundi.

"Méprisant" pour le public ? "En tout cas, il ne suffit pas de modifier une œuvre pour changer les comportements. C’est au mieux naïf, au pire méprisant de penser qu’il faut prendre le public par la main pour lui dire ce qui est mal ou immoral. On peut, et il faut s’intéresser à la manière dont l’art contribue aux constructions sociales notamment sur les violences sexuelles. Mais substituer une violence, un féminicide, à une autre violence, la mort d’un homme, est assez pauvre intellectuellement et manque cruellement de pédagogie", critiquait l'animatrice sur Europe 1.

 

"En ce qui concerne Carmen, c'est un crime plus particulièrement parce que l'œuvre entière repose sur un face-à-face magnifique entre une musique qui enthousiasme et un destin tragique", reprend Raphaël Enthoven. Car la critique ne semble pas, cette fois, se résumer à la sempiternelle formule "on ne peut plus rien dire".

Un contexte particulier... Dernièrement, une mère de famille britannique, avocate de surcroît, a suggéré que l'on modifie l'histoire de La Belle au bois dormant telle qu'elle est lue dans les écoles : dans le conte, au moment de réveiller sa dulcinée, le prince l'embrasse en effet sans son consentement. Il faut dire que ce débat trouve un écho d'autant plus retentissant que les derniers mois ont été marqués par la libération de la parole des femmes sur ces sujets-là.

" En livres jeunesse, les exemples de détournements de livres classiques sont très nombreux "

… Mais une pratique loin d'être neuve. "En livres jeunesse, les exemples de détournements de livres classiques sont très nombreux. Ça se pratique déjà depuis un moment", note cependant Catherine Florian, gérante de Violette And Co, la seule librairie féministe et LGBT de France. À travers sa sélection artistique, celle-ci vise justement à apporter un autre prisme aux lecteurs. "C'est un moyen de faire passer un message, de montrer le sexisme, les discriminations… Cela ne retire en rien leur existence aux œuvres originales", argue la libraire.

Contes d'un autre genre, Cendrillon et la pantoufle velue, Blanche-Neige et les 77 nains, ou encore Un Petit chaperon rouge de Marjolaine Leray, à la fin duquel c'est la fillette qui fait peur au loup en lui disant qu'il est naïf, sont autant d'exemples de ces œuvres détournées dans un but sociétal. "Il faut savoir changer de lunettes. Par exemple, on ne peut pas dire que les femmes soient valorisées dans les films de la Nouvelle Vague. Mais cela ne retire rien au fait que ce sont des chefs d'œuvre cinématographiques", lance encore Catherine Florian, préférant mettre en avant la "liberté des auteurs".

" Soumettre l'art à la nécessité d'un message moral, c'est aussi con que totalitaire "

L'œuvre d'art est éternelle. "Que les gens travaillent sur une œuvre d'art, c'est une évidence, qu'on fasse des pastiches, qu'on s'amuse avec une œuvre, qu'on s'inspire d'une œuvre, parfois même qu'on la plagie, tout ça fait partie de la vie", défend de son côté Raphaël Enthoven. "Mais quand Jean Genet parle de ce dont il parle, il le dit pour l'éternité. Quand Molière décrit L'Avare, il crée un type humain qui transcende les siècles. On peut aussi parler de son temps, il n'y a pas de problème, mais soumettre l'art à la nécessité d'un message moral, c'est aussi con que totalitaire", fulmine le prof de philo.

Un coup marketing ? Et Raphaël Enthoven n'a pas fini de s'indigner : "Ce qui est terrifiant, c'est que le censeur se vit désormais comme un héros. Au 19ème siècle, les conservateurs étaient réactionnaires. Aujourd'hui, paradoxalement, les conservateurs sont progressistes. Ils font valoir, imposent, croient qu'ils font évoluer une œuvre alors qu'ils ne font que la réduire en l'amputant de son immoralisme".

Réel engagement ou simple provocation à l'arrière-goût de marketing, la première de Carmen a en tout cas attiré les foules, dimanche lors de la première… Avant que le rideau ne recouvre les sifflets du théâtre archicomble. La faute à la mise en scène ? Certainement. Mais pas que : quand Carmen, à terre, a pointé son revolver sur Don José, l’arme a fait clic au lieu de boum. Conséquence : personne n'est mort.