Manifestant frappé par un collaborateur de l'Elysée : l'affaire Benalla résumée en six questions

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Une enquête préliminaire a été ouverte après la diffusion d'une vidéo montrant un collaborateur d'Emmanuel Macron frappant un manifestant le 1er-Mai. Les images ont déclenché l'indignation à gauche comme à droite.

L'ESSENTIEL

Une vidéo montrant un collaborateur d'Emmanuel Macron frappant un jeune homme pendant les manifestations du 1er-Mai, repérée et diffusée mercredi par Le Monde, suscite une vive polémique dans la classe politique. Alexandre Benalla, adjoint au chef de cabinet du président de la République, se serait fait passer pour un membre des forces de l'ordre pour commettre des violences lors de ce rassemblement. Sanctionné en interne, il travaille toujours pour la présidence. 

Que voit-on sur la vidéo ? 

Dans la vidéo, l'homme porte un casque noir orné d'un écusson, avec une visière qui lui protège le visage, et un brassard "police". Des CRS interviennent alors place de la Contrescarpe, à Paris, pour disperser des manifestants. L'individu en question, qui ne porte pas d'uniforme des forces de l'ordre, agit à leurs côtés. Il tire d'abord une femme par le cou et la traîne sur plusieurs mètres, avant de saisir un jeune homme déjà sous le contrôle des CRS, de le frapper dans le dos et sur la tête, puis de le plaquer au sol. Quand un témoin tente de filmer son visage, l'homme s'enfuit dans un bar proche.

Les images ont été filmées par deux militants de La France insoumise, qui assurent ne pas connaître à ce moment-là l'identité de la personne mise en cause. 

Bruno Roger-Petit, porte-parole de la présidence, a précisé lors d'un bref point presse jeudi matin qu'Alexandre Benalla était accompagné le 1er mai d'un autre homme, Vincent Crase, également gendarme réserviste, employé de La République en marche et "très ponctuellement mobilisé […] par le commandement militaire de la présidence de la République". "Ayant outrepassé son devoir de la même manière que Monsieur Benalla, il a été sanctionné comme lui d'une mise à pied de 15 jours avec suspension de salaire", a indiqué le porte-parole à propos de cet individu qui n'apparaît pas dans la vidéo diffusée. Depuis, les services de l'Elysée ont mis fin à leur collaboration avec cet homme.

Qui est Alexandre Benalla ? 

Adjoint au chef de cabinet du président de la République et ancien responsable de la sécurité d'Emmanuel Macron lors de la campagne présidentielle, Alexandre Benalla est aussi officier de réserve de la gendarmerie depuis 2009, mais n'a été appelé sur aucune mission depuis 2015. Deux jours avant les faits, il a demandé à sa hiérarchie s'il pouvait assister à une intervention policière, et voir comment se gérait une grande manifestation.

Par le passé, Alexandre Benalla a déjà fait preuve d'une certaine violence. En mars 2017, lors d'un meeting du candidat Macron à Caen, il a par exemple levé au-dessus du sol un photographe qui s'était approché un peu trop près du fondateur d'En Marche !, selon Le Monde. Il a aussi brièvement été chauffeur d'Arnaud Montebourg en 2012, avant que celui-ci ne le remercie car il avait causé un accident puis tenté de prendre la fuite. 

Avait-il le droit d'assister à cette manifestation ? 

Oui, selon Le Monde, auprès duquel le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron explique avoir donné l'autorisation à son adjoint, "en précisant bien qu'il y allait en observateur". La préfecture de police a souligné qu'il n'était "pas rare qu'elle accueille pour de courtes durées" des personnes extérieures. Casques et gilets pare-balles leur sont fournis, mais elles "doivent se cantonner à un rôle d'observateur."

La ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a pour sa part affirmé que "la personne qui a commis ces faits était sur cette manifestation sans autorisation, ce qui évidemment pose une difficulté", jeudi devant l'Assemblée nationale. 

A-t-il été sanctionné ? 

Alexandre Benalla "a été mis à pied pendant 15 jours avec suspension de salaire" et "démis de ses fonctions en matière d'organisation de la sécurité des déplacements du président", a affirmé Bruno Roger-Petit, jeudi. "Cette sanction vient punir un comportement inacceptable et lui a été notifiée comme un dernier avertissement avant licenciement", a-t-il ajouté. Ces mesures n'avaient jusque-là pas été rendues publiques.

Les missions confiées au jeune homme, que l'on aperçoit sur des photos de déplacements privés d'Emmanuel Macron cet hiver, sont-elles moins importantes depuis les faits ? Des captures d'écran réalisées par plusieurs médias montrent qu'il était présent au moment du changement de bus des Bleus lors de leur retour de Russie, lundi. Selon BFMTV, il était aussi mobilisé pour l'entrée au Panthéon de Simone Veil, début juillet. 



Depuis mercredi, certains politiques, comme Eric Coquerel (LFI) et Eric Ciotti (LR), dénoncent en outre un manquement à l'article 40 du Code de procédure pénale. Ce dernier dispose que "toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l'exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs". La question de savoir pourquoi les membres du cabinet de l'Élysée qui étaient avertis des faits n'ont pas prévenu le parquet de Paris pourrait donc se poser.

Quelles suites judiciaires et politiques ? 

Le parquet a finalement ouvert une enquête préliminaire jeudi, pour "violences par personne chargée d'une mission de service public", "usurpation de fonctions" et "usurpation de signes réservés à l'autorité publique". Le syndicat de police Vigi a pour sa part déposé une plainte contre Alexandre Benalla pour "usurpation de fonction" et "usurpation de signes réservés à l'autorité publique", selon son avocat Me Yassine Bouzrou. En outre, Gérard Collomb a annoncé jeudi après-midi saisir l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour déterminer les circonstances dans lesquelles Alexandre Benalla a agi, et éclaircir les règles encadrant la présence d'observateurs au sein des forces de l'ordre, soulignant qu'Alexandre Benalla et Vincent Crase "n'avaient aucune légitimité pour intervenir" ce 1er mai.

Le ministre de l'Intérieur doit par ailleurs être auditionné au Sénat "dans les premiers jours de la semaine prochaine" au sujet de cette affaire, "afin d'entendre ses explications sur les conditions de la participation d'Alexandre Benalla aux opérations de maintien de l'ordre lors des manifestations du 1er-Mai", a annoncé la commission des Lois de l'Assemblée nationale. Cette commission va demander "à se doter des prérogatives d'une commission d'enquête" parlementaire, a ajouté la présidence de l'Assemblée : cette décision a été prise "sur proposition du président de l'Assemblée nationale et en accord avec les présidents de l'ensemble des groupes politiques" lors d'une réunion convoquée en urgence, après plusieurs heures chaotiques où l'affaire Benalla a parasité les débats sur la révision constitutionnelle, avec des demandes de commission d'enquête émanant de plusieurs groupes politiques. 

Quelles sont les réactions politiques ? 

Depuis la diffusion des images du passage à tabac, plusieurs responsables politiques demandent qu'Alexandre Benalla soit poursuivi en justice. "L'affaire est très grave. D'abord il moleste une jeune femme qui doit faire physiquement la moitié de lui - l'homme dont nous parlons est assez costaud -, et ensuite il frappe un manifestant qui avait déjà été maîtrisé par les forces de l'ordre", a pointé auprès d'Europe 1 Alexis Corbière, député de La France insoumise de Seine-Saint-Denis. "Tout cela aurait débouché seulement sur 15 jours de suspension et une volonté de la présidence de la République d'étouffer un peu l'affaire. Mais c'est un délit. Nul n'a le droit d'usurper l'identité de policiers et, a fortiori, de porter des coups", a dénoncé ce proche de Jean-Luc Mélenchon. 

De son côté, Laurent Wauquiez, président des Républicains, a réclamé des explications de la part du chef de l'Etat. "C'est une vidéo qui pose des questions. Aujourd'hui on attend une réponse du président de la République. Il est évident que le président doit s'exprimer", a-t-il estimé sur Europe 1, jeudi matin. "La question que je pose c'est : qui était au courant à l'Elysée, qu'il s'agisse d'Emmanuel Macron ou de ses collaborateurs ?", a-t-il ajouté. Emmanuel Macron, en déplacement en Dordogne a refusé de répondre aux questions. Interpellé par un journaliste lui demandant si la République était "entachée" par cette affaire, il a juste répondu : "Non, non, la République est inaltérable !"