Twitter Trump 4:09
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Après des tweets jugés comme "incitant à la violence", Twitter a suspendu définitivement le compte de Donald Trump. Une décision radicale qui fait vivement réagir des deux côtés de l'Atlantique. La question de la régulation des plateformes, maintes fois évoquée, revient sur la table, notamment au niveau européen.
ANALYSE

Plus de photos, plus de tweets et juste deux mots : "compte suspendu". Voilà à quoi ressemble la page Twitter de Donald Trump depuis vendredi et la décision du réseau social de suspendre indéfiniment le compte personnel du président des États-Unis. Une sanction inédite qui provoque des remous, aussi bien aux États-Unis qu’en France, sur le rôle des réseaux sociaux, leur légitimité à "censurer" ainsi un responsable politique et le pouvoir, peut-être trop important et trop obscur, qui repose entre leurs mains. Et si certains points de la décision reposent sur des faits, d'autres posent question.

Pourquoi Twitter a-t-il suspendu le compte de Donald Trump ?

Selon Twitter, Donald Trump n’a pas respecté les conditions générales d’utilisation (CGU) du site, notamment la partie concernant la "glorification de la violence". Ce règlement, public et accessible à tous, régit les usages de la plateforme par ses membres. C'est lui qui dicte ce qu'il est possible, ou non, de publier et il énonce des interdits : photos à caractère pédopornographique, apologie du terrorisme, appel à la haine, etc. Dans le cas de Trump, il y a deux séries de tweets qui posent problème, avant et après l’invasion du Capitole par ses supporters.

Dans un premier temps, Twitter a supprimé trois tweets jugés non-contraires aux CGU, notamment car ils ne condamnaient pas les violences en cours à Washington. Cela a valu au compte @realdonaldtrump une suspension de 12h jeudi avec menace de suspension définitive en cas de récidive. Or, le lendemain, Donald Trump a de nouveau tweeté, indiquant notamment qu'il ne se rendrait pas à la cérémonie d'investiture de Joe Biden et adressant son soutien aux "patriotes américains", deux messages interprétés par le réseau social comme "incitant à la violence". C’est cette récidive qui a conduit à la fermeture forcée et permanente de son compte.

De son côté, Facebook a également agi en deux temps. Le jour des événements du Capitole, le réseau social a appliqué une suspension de 24h au compte de Donald Trump. Mais dès le lendemain, Mark Zuckerberg lui-même a annoncé sa décision d'étendre la sanction jusqu'à la passation de pouvoirs. "Nous pensons que les risques de laisser le Président utiliser notre plateforme durant cette période sont tout simplement trop importants", a indiqué le fondateur de Facebook.

Comment les réseaux sociaux décident-ils de suspendre un compte ?

C’est un sujet majeur. On connaît mal, voire pas du tout, les rouages des réseaux sociaux. "Le problème que me pose la suspension du compte de Donald Trump, c'est que c'est unilatéral. Il n'y a aucune supervision démocratique alors que l'on parle du président des États-Unis, qui s'adresse sur Twitter à 88 millions d'abonnés. Les réseaux sociaux peuvent décider de supprimer le compte d'untel ou untel, au seul regard de leurs conditions d'utilisation", critique Cédric O, le secrétaire d'État au Numérique, invité de La France Bouge, sur Europe 1, lundi.

Derrière les messages officiels publiés par Twitter et Facebook pour s'expliquer, certains s'interrogent sur le timing de leurs sanctions. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de suspendre Donald Trump, qui avait par le passé jeté en pâture des journalistes et même donné son aval au recours aux armes létales lors des manifestations du mouvement Black Lives Matter ? Et c'est toute leur politique de modération, trop obscure, qui est désormais sous le feu des critiques.

On ne sait pas comment les réseaux sociaux modèrent les contenus. Facebook dit employer 35.000 personnes chargées de surveiller les publications de ses membres. Elles sont réparties dans des centres partout dans le monde. Des centres qui n’ouvrent que très rarement leurs portes aux médias et aux politiques et dont le fonctionnement reste donc abstrait. Mais Facebook est un bon élève à côté de Twitter qui ne communique même pas combien de personnes sont chargées de la modération, ni dans quels pays elles travaillent.

De telles suspensions peuvent-elles avoir lieu en France ?

De Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, en passant par plusieurs ministres du gouvernement, la classe politique française a unanimement condamné la décision de Twitter de suspendre le compte de Donald Trump, au nom de la liberté d'expression et du bon fonctionnement de la démocratie.

Si Donald Trump est un "twittos" à part, il n'est pas le seul responsable politique à avoir été suspendu par Twitter. En France, Facebook a déjà fermé temporairement le compte et supprimé des messages du mouvement Génération Identitaire. Autre cas, celui de la députée Emmanuelle Ménard (apparentée RN). Son compte Twitter a été suspendu à deux reprises l'an dernier : en juillet, quand elle avait écrit que Greta Thunberg "méritait une bonne fessée" ; et de nouveau en octobre quand elle avait affirmé que l’auteur de l’attentat de la basilique de Nice était un migrant, avant même les conclusions de l’enquête.

Peut-on réguler les réseaux sociaux ?

La question peut surprendre puisqu'on parle d'entreprises privées. Mais la France pousse dans ce sens depuis l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, que ce soit sur un plan économique (la "taxe Gafa") ou sur la modération des contenus. "On ne peut pas compter sur la bonne volonté des plateformes", résume-t-on à Bercy. Sur le deuxième point, le gouvernement a soutenu le projet de loi de la députée Laetitia Avia qui visait à réguler les réseaux sociaux pour mieux lutter contre la haine en ligne. Adopté par le Parlement, le texte a été vidé de sa substance par le Conseil constitutionnel l'an dernier, au motif qu'il présentait trop de risques pour la liberté d'expression.

La France joue désormais la carte européenne avec le Digital Services Act, un texte européen qui doit contraindre les plateformes à assumer la responsabilité des contenus publiés sur leur plateforme et à coopérer pour leur modération avec les gouvernements. Mais le sujet est "sensible", selon un ministre français, notamment à cause des multiples sensibilités européennes sur la question. Résultat, l'adoption du texte va prendre du temps : au moins deux ou trois ans.

Mais la suspension de Donald Trump a fait bouger les lignes. "Le point positif de cette affaire c'est qu'en prenant position aussi clairement, les réseaux sociaux ont mis le doigt dans l'engrenage. La machine est lancée", souligne ce même ministre, très énervé par la décision de Twitter. Le dossier de la régulation des réseaux sociaux, vieux serpent de mer, sera donc sur le bureau de Joe Biden dès le jour de son investiture et sera en parallèle au coeur des relations entre les États-Unis et l'Union européenne