"Le sport automobile ne serait pas le même si Michel Vaillant n’avait pas existé"

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Jean Graton, l'auteur français qui avait créé à la fin des années 1950 la bande dessinée Michel Vaillant, est inhumé mercredi 27 janvier à Bruxelles, une semaine après sa mort à l'âge de 97 ans. La série, qui raconte les aventures d'un pilote de course automobile, se décline en 79 tomes avec au total quelque 25 millions d'albums vendus dans le monde. Son fils Philippe, qui a signé les scénarios de Michel Vaillant pendant 25 ans, nous raconte comment la saga, et son père, sont devenus cultes.

Jean Graton, créateur de Michel Vaillant, le plus célèbres des pilotes de bande dessinée, est inhumé mercredi à Bruxelles, une semaine après sa mort, à 97 ans. L’oeuvre qu’il laisse derrière lui est considérable, avec 79 albums publiés et quelque 25 millions d’exemplaires vendus. Son fils, Philippe Graton, a pris le relais et a signé pendant vingt-cinq ans les scénarios, jusqu'en 2019. Il se confie sur son père, Michel Vaillant, et l'héritage de ce dernier auprès d’Europe 1. 

Michel Vaillant fait partie de ces bandes dessinées à la longévité exceptionnelle, à l’image de votre père, disparu dans sa 98e année. Dès 1994, vous travaillez à ses côtés comme scénariste. Comment est née cette collaboration ?

1994, c’est la date à laquelle, presque accidentellement, je prends le relais de l’écriture des scénarios de Michel Vaillant. Je fus l’un des premiers photojournalistes à retourner au Vietnam en 1988, et d’un reportage suivant, vers 1992, j'avais ramené plein de photos à mon père en lui suggérant de situer une aventure dans ce pays fantastique. "Puisque tu as l’air de savoir de quoi tu veux parler, écris le scénario", me dit-il. La Piste de Jade, 57ème aventure de Michel Vaillant, est sortie en 1994 et a reçu un accueil chaleureux de la presse comme du public. J'ai donc continué à écrire les scénarios suivants, jusqu’à relancer toute la série en 2009 dans une "nouvelle saison". Je me rends compte aujourd’hui que si je voulais passer du temps avec mon père, je devais travailler avec lui, car le travail était toute sa vie. Je comprends pourquoi ma mère fut sa coloriste !

N’étiez-vous pas parfois un peu jaloux de devoir partager votre père avec "son fils de papier"?

C’est une question pertinente parce que mon père faisait passer son métier avant tout, parfois même avant ses enfants avec lesquels il ne passait guère de temps. C’est le prix à payer quand un père est un grand homme, un savant, un créateur, un héros… Un grand homme est souvent un père peu présent. Mes deux frères en ont sans doute souffert davantage que moi. Ensemble nous avons écumé les rallyes, et même l’Irlande profonde pour l’album "Irish Coffee". Sur la route, nous discutions scénario. J’ai sans doute appris une partie du métier comme cela. Je crois qu’il aimait faire ces voyages avec son fils, qu’il était heureux de ces moments de complicité. Je le soupçonne d'ailleurs d’avoir choisi certains sujets juste pour faire le repérage avec moi... Et puis nous avons ensuite relevé un sacré défi avec "Graton Editeur", le petit label indépendant que nous avons créé ensemble pour s’autoéditer et ne plus dépendre des gros éditeurs. Ce n’était pas gagné d’avance.

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Petit, il m’emmenait avec lui sur les circuits. Je photographiais des voitures et des pilotes bien sûr, mais aussi des extincteurs, des bidons d’essence, des drapeaux, des tiroirs d’outils… Tous les détails nécessaires pour rendre ses dessins de Michel Vaillant réalistes

Jean Graton était réputé pour reproduire les détails des voitures avec une minutie extrême, jusqu’au moindre boulon. Le ressentiez-vous dans le travail au quotidien à ses côtés ?

Petit, il m’emmenait avec lui sur les circuits. Dès que j’ai commencé à me débrouiller en photographie, vers quinze ans, il s'est mis à compter sur moi pour sa documentation. Je photographiais des voitures et des pilotes bien sûr, mais aussi des extincteurs, des bidons d’essence, des drapeaux, des tiroirs d’outils… Tous les détails nécessaires pour rendre ses dessins de Michel Vaillant réalistes. Et BD ou cinéma, pour qu’une histoire soit crédible, il faut qu’elle soit réaliste. On peut être audacieux dans les scénarios, il faut l'être, mais en ce qui concerne la vraisemblance technique, si on écrit ou dessine des trucs qui ne tiennent pas la route, tout s’effondre et le spectateur ou le lecteur quitte le récit. Ce fut le problème du film Michel Vaillant de Luc Besson/Louis-Pascal Couvelaire. 

Y a-t-il un album, réalisé avec vous, dont votre père était particulièrement fier ?

La Piste de Jade, parce qu'un scénario écrit par quelqu’un d'autre l’avait obligé à dessiner des personnages qu’il n’aurait jamais imaginés. Il m’avoua qu’un dessinateur qui écrit ses propres scénarios veille à n’imaginer que des scènes qu’il dessinera facilement, sans se mettre en danger. Dans La Piste de Jade, mon père a dû dessiner un malicieux vieillard vietnamien, des gamins des rues de Saïgon, bref, se mettre en danger… pour se rendre compte qu’il s’en sortait admirablement ! L’album a eu beaucoup de succès et a touché un public plus large. Mon père était très fier de cela.

"Un jour, Michel Vaillant m’a offert un cadeau inestimable : il m’a ouvert les portes du sport automobile. De ce cadeau, je lui resterai éternellement reconnaissant", raconte Alain Prost dans "Michel Vaillant, l’Aventure Automobile", biographie de Jean Graton que vous avez co-signé avec Xavier Chimits. Un hommage qui montre à quel point votre père était proche des pilotes. Avait-il encore des relations avec la jeune génération ?

Jusque dans les années 90, oui ; après, j'ai pris le relais. Mes sources étaient Nicolas Prost, Vanina Ickx, Manu Collard, Alain Menu, et puis des journalistes comme Lionel Froissart. Car le monde changeait, les pilotes devenaient de moins en moins accessibles, tout devait passer par les attachés de presse. Finies, les grandes tablées qu’avait connues mon père, où les plus grands pilotes côtoyaient les journalistes et se racontaient tout, en se marrant le plus souvent. Les intérêts en jeu n’étaient plus les mêmes, et les pilotes devenaient muets. 

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Tout en prenant soin de l’ancien Michel Vaillant, on en a créé un nouveau. On n’a rien détruit, rien abimé ; on a ajouté de nouvelles saison et augmenté l’œuvre

Quand Jean a arrêté de dessiner, il y a une quinzaine d’années, vous avez continué à écrire les scénarios pour d’autres dessinateurs, et fait évoluer les albums vers un monde moins dans l’esprit "Journal de Tintin", mais dans un monde plus cruel, faisant même mourir le frère du héros et jetant en prison Michel accusé d’être le meurtrier. Quel regard avait Jean Graton sur cette évolution des personnages ?

 "Vas-y, ose, fais des choses que je n’ai pas osé faire !", me disait mon père. Il me faisait confiance et savait pourquoi, je pense. Le monde avait changé mais les lecteurs aussi. Il ne s’agissait plus d’inventer des histoires illustrées pour enfants. Aujourd’hui, l’âge moyen du lecteur de BD est de quarante ans. Ce lecteur a été éduqué par des films et des séries télés bien moins naïves que celles de la BD de papa. Même Batman, même James Bond ont dû évoluer. Michel Vaillant aussi. J’y suis parfois allé fort mais je ne le regrette pas. C’était risqué, et je n’avais pas le choix : Michel Vaillant a toujours vécu dans le code contemporain, tout évoluait autour de lui. Ce qui aurait été vraiment risqué, ça aurait été de ne rien faire évoluer, de laisser Vaillant dans l’ouate des années cinquante, de devenir une BD pour nostalgiques.

Les lecteurs à la recherche de la madeleine de Proust, des souvenirs de leur enfance, peuvent se replonger dans l’Intégrale Michel Vaillant. On l’a rééditée en repartant des coloriages originaux, en ajoutant de super bonus. Un travail magnifique. Et tout en prenant soin de l’ancien Michel Vaillant, on en a créé un nouveau. On n’a rien détruit, rien abimé ; on a ajouté de nouvelles saison et augmenté l’œuvre.

Vous avez créé en 2009 la Fondation Jean Graton. Quelle est sa mission ? 

J’ai créé cette fondation lorsque j’ai pris conscience de la dimension de l’œuvre de mon père. Michel Vaillant a raconté l’aventure automobile du XXème siècle dans tous ses aspects : sociétal, industriel, technologique, sportif, stylistique (design)… Aucune bande dessinée n’a couvert un sujet de façon aussi complète et aussi détaillée. À l’inverse, Michel Vaillant a fini par marquer l’aventure automobile puisque cette œuvre a inspiré leur vocation à des pilotes, des ingénieurs, des journalistes et même des designers automobiles. Le sport automobile, le design automobile ne seraient pas les mêmes aujourd’hui si Michel Vaillant n’avait pas existé !

C’est donc une œuvre prodigieuse, qui fait désormais partie de notre histoire et de notre culture. Il fallait éviter qu’elle ne disparaisse, il fallait protéger tous ses trésors : les dessins, les planches originales, la documentation photographique, le mobilier du studio de mon père, sa correspondance avec des pilotes, etc… Protéger tout cela au sein d'une fondation évite que cela soit dispersé dans des successions, des ventes aux enchères, etc… Le patrimoine est protégé, et sera accessible pour de nouveaux livres, des expositions, des travaux d’étudiants, des documentaires télés ou autre. Il ne nous reste plus qu’à trouver un lieu, et de bonnes volontés pour inventorier, scanner, et organiser tout ce fonds !

Europe 1
Par Axel May