Fraudes dans le football : la très mauvaise histoire belge

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Enquêteurs (1280x640) KURT DESPLENTER / BELGA / AFP
Des enquêteurs quittent le siège du FC Bruges, mercredi. © KURT DESPLENTER / BELGA / AFP
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Depuis mercredi, le football belge est secoué par un scandale aux ramifications inédites. Vingt-deux personnes doivent être présentées à un juge.

ON DÉCRYPTE

Cinquante-sept perquisitions, 220 policiers mobilisés, sept pays concernés, 33 personnes interpellées, dont 22 présentées à un juge jeudi, quatre inculpations, deux mandats d'arrêt d'internationaux… Les chiffres en disent beaucoup sur la tentaculaire opération de police et de justice qui touche depuis mercredi le football belge. "Un séisme", a rapidement titré la presse d'outre-Quiévrain. Sur quoi travaillent les enquêteurs ? Quelles sont les personnes dans l'œil du cyclone ? Europe1.fr fait le point.

Sur quoi porte l'enquête ?

L'enquête a débuté fin 2017 à la suite d'un rapport de l'Unité des fraudes sportives de la police fédérale. Celui-ci révélait "des indications de transactions financières suspectes" dans le Championnat belge, concernant des commissions sur les transferts mais aussi des salaires versés aux joueurs et entraîneurs. Les investigations ont ensuite été étendues après "des indications d'influence possible sur les matches de la saison 2017-2018", précise le communiqué. Transferts frauduleux et manipulations de matches : les raisons de cette offensive judiciaire sont tristement classiques.

Mais, ce qui marque ici, c'est le nombre et le pedigree des clubs qui ont été visés par les perquisitions des policiers belges : le FC Bruges, qui dispute cette saison la Ligue des champions et qui doit affronter l'AS Monaco le 24 octobre prochain, Anderlecht, le plus beau palmarès du football belge, Genk, l'actuel leader de la Jupiler Pro League, la première division belge, le Standard de Liège, l'un des clubs les plus populaires du pays, mais aussi La Gantoise, Courtrai, Lokeren, Ostende et Malines. La majorité des plus gros clubs de Belgique.

Qui sont les personnes interpellées ?

Dirigeants, agents de joueurs, arbitres, joueurs et même journalistes… Les profils des personnes interpellées ou entendues dans cette vaste affaire couvrent tous les métiers du football. On y trouve notamment l'actuel entraîneur du FC Bruges, le Croate Ivan Leko, soupçonné de blanchiment d'argent, ou encore Herman Van Holsbeeck, ex-manager d'Anderlecht. Tous deux ont été relâchés jeudi, selon les médias belges.

Deux hommes concentrent particulièrement les soupçons de la justice : Mogi Bayat et Dejan Veljkovic, tous deux agents de joueurs. Moji Bayat, d'origine iranienne, frère d'un dirigeant du Sporting de Charleroi - l'un des rares clubs de l'élite qui n'a pas été perquisitionné mercredi -, a longtemps été l'agent "incontournable" du club d'Anderlecht, selon le quotidien Le Soir.

" Pour faire simple, on va dire que je suis le footballeur le mieux payé de Belgique "

"Mogi Bayat a des joueurs partout et quand il a fait irruption sur le marché, il a imposé ses règles", explique dans L'Équipe  Jonathan Lange, journaliste au quotidien belge La Dernière heure. "Entre nous, on a appelé ça le 'Mogipoly'. Il bouge ses pions et crée des besoins dans les clubs auxquels il parvient à répondre en plaçant ses joueurs." La pratique est courante dans le football, et rapporte beaucoup… "Pour faire simple, on va dire que je suis le footballeur le mieux payé de Belgique", avait reconnu Mogi Bayat dans un entretien à la chaîne de télévision RTBF à l'automne 2017. Selon l'agence de presse Belga, l'agent, qui a été arrêté mercredi à son domicile, a été interrogé à propos de transferts suspects ces dernières années.

L'autre agent, le Serbe Dejan Veljkovic, est moins connu. D'après le parquet belge, il est soupçonné d'avoir élaboré plusieurs montages financiers, à son profit, dans des transferts, et d'avoir bénéficié de commissions occultes. Ces fonds auraient transité par des entités juridiques basées à Chypre, au Monténégro ou en Serbie, ce qui explique les interventions policières sur place. La police serbe a ainsi saisi mercredi 800.000 euros dans six endroits à Belgrade et à Nis et interroge plusieurs personnes, a annoncé la chaîne de télévision N1. À Chypre, un homme a été interpellé en vertu d'un mandat d'arrêt européen, a indiqué la police locale.

Dejan Veljkovic est aussi au cœur de soupçons concernant des matches supposément arrangés en mars 2018, entre Anvers et Eupen d'un côté, et Malines et Beveren, de l'autre, qui devaient déboucher sur le sauvetage (finalement raté) du FC Malines. D'après La Dernière heure, l'enquête indique que l'agent aurait été au cœur d'un arrangement entre les dirigeants de Malines et de Beveren, avec l'accord de l'arbitre de la rencontre, Bart Verteren. Par ailleurs, des contacts auraient été pris avec des journalistes pour influencer les notes de cet arbitre dans la presse… Il a été suspendu jeudi avec effet immédiat, tout comme son homologue Sébastien Delferière, qui aurait été lui aussi en lien avec l'agent serbe.

La France est-elle concernée ?

Dans un premier temps, l'AFP avait évoqué des perquisitions à Nantes et à Bordeaux. Mais, si l'opération de mercredi a bien concerné la France, aucun siège de club n'a été perquisitionné. Pourquoi Nantes et Bordeaux ? Sans doute parce que l'agent Mogi Bayat travaille avec ces deux clubs. C'est lui, notamment, qui a réglé le transfert cet été chez les Canaris du Belge Anthony Limbombe depuis le FC Bruges ou le prêt du Sénéglais Kara Mbodj, qui appartient à Anderlecht. 

Où en est la procédure ?

Les perquisitions ont permis des saisies de bijoux, montres de luxe et de l'argent pour plus de 11 millions d'euros, selon la presse belge. Les premières inculpations sont tombées jeudi, alors que plusieurs suspects doivent encore être entendus d'ici vendredi matin.

Dans le volet de l'enquête concernant les soupçons de matchs arrangés, le juge d'instruction a inculpé cinq personnes jeudi, dont plusieurs dirigeants du FC Malines et un arbitre. L'un des inculpés, présenté par le parquet fédéral comme "T.S.", a été écroué, soupçonné de "blanchiment d'argent, participation à une organisation criminelle et corruption privée active et passive". D'après la presse flamande, il s'agit de Thierry Steemans, directeur financier du FC Malines. C'est sur les deux matches du "sauvetage" raté du FC Malines, actuellement en deuxième division, que se concentrent une bonne partie des investigations qui risquent de secouer pour longtemps le football belge…

"Proche des pratiques liées à la traite des êtres humains". Alors que des proches de certains internationaux sont dans la tourmente (l'agent du gardien Thibaut Courtois fait l'objet d'une enquête criminelle dans une autre affaire), le défenseur des Diables rouges Vincent Kompany a eu des mots très durs envers les pratiques révélées par l'enquête en cours. "Le lien est étroit avec les pratiques en vigueur dans les milieux du trafic d'êtres humains, de drogue ou dans la prostitution", a estimé le joueur de Manchester City, qui plaide pour une transparence totale sur les montants des transferts. "Beaucoup d'argent circule dans ces milieux et des transactions cachées sont possibles." La Belgique reçoit la Suisse, vendredi soir, à Bruxelles. Dans une ambiance qu'on devine plutôt lourde…