Y a-t-il vraiment une multiplication des rixes entre adolescents ?

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Photo d'illustration. En moins de 24 heures, deux adolescents sont morts dans des rixes en région parisienne.
Photo d'illustration. En moins de 24 heures, deux adolescents sont morts dans des rixes en région parisienne. © JAIME REINA / AFP
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Deux adolescents ont été tués mardi et mercredi dans des rixes, dans le Val-d'Oise et dans l'est parisien, dix jours après la mort d'un jeune de 13 ans en Seine-Saint-Denis, qui avait suscité un vif émoi.

Par deux fois en deux jours, un adolescent est mort, victime d'une rixe entre jeunes, en région parisienne. Depuis 2016, environ 250 affrontements ont été enregistrés, soit plus d'un tous les trois jours. Comment expliquer ce phénomène ? Eléments de réponse.

>> Ces dernières semaines, plusieurs rixes médiatisées ont éclaté entre bandes de jeunes. Retour sur quelques faits marquants :

Le 26 septembre : à Garges-lès-Gonesse, dans le Val-d'Oise, un jeune de 17 ans est lynché par une dizaine de jeunes d'une bande rivale, armés de béquilles et de boules de pétanque.

Le 12 octobre : à Champigny-sur-Marne, dans le Val-de-Marne, une rixe oppose une centaine de jeunes, dont certains sont encagoulés et armés de barres de fer et de bâtons. La police est arrivée suffisamment rapidement pour mettre fin à la bagarre géante.

Le 14 octobre : aux Lilas, près de Paris, un adolescent de 12 ans meurt après une bagarre entre bandes rivales. Quatre suspects âgés de 15 à 16 ans ont été écroués.

Le 23 octobre : à Sarcelles, un jeune homme de 17 ans meurt après avoir été frappé à la tête lors d'une bagarre près de la gare RER. Il pourrait avoir reçu un coup de bâton.

Le 24 octobre : dans la nuit, boulevard Mortier, dans le 20e arrondissement de Paris, un adolescent de 16 ans meurt, poignardé lors d'une rixe.

 

Constate-t-on une augmentation du nombre de ces rixes ?

Difficile à dire. À Paris, le décompte n'est réalisé que depuis 2016. Mais pour le sociologue Michel Fize, spécialiste de la question, il est très complexe de comptabiliser ces affrontements, "car la plupart se déroulent encore à l'abri des regards." Interrogé par Europe 1, il poursuit : "Une chose est sûre, ces faits sont plus visibles, car ils sont plus médiatisés qu'avant. La diffusion des images sur les réseaux sociaux - comme ça a été le cas pour le lynchage du jeune homme de 17 ans à Garges-lès-Gonesse - y contribue grandement." Parfois même, les agresseurs eux-mêmes filment et partagent la vidéo de leur méfait.

Il faut noter que le phénomène de rixes entre bandes de jeunes n'est pas nouveau. À la fin des années 50, à Paris, dans le 14e, 15e, 19e ou 20e arrondissement, les "Blousons noirs" s'affrontaient pour défendre un bout de territoire. Ces jeunes avaient entre 14 et 20 ans. "Ils ne cherchaient pas à tuer mais à montrer qu'ils étaient les plus forts", précise Michel Fize, interrogé par Europe 1.

Ce qui s'aggrave en revanche, c'est la violence avec laquelle sont commises ces agressions. Le sociologue va même jusqu'à parler de "radicalisation de la violence". "Ce qui a disparu, c'est un code de l'honneur, des limites", explique l'auteur de l'ouvrage Pour une éducation sur-mesure, en librairies le 8 novembre. Une disparition qu'il impute à un phénomène plus général de "perte de valeurs". "Bien se conduire, ça s'apprend. Les familles ont perdu l'habitude de transmettre cela", juge-t-il.

Comment explique-t-on cette "radicalisation" de la violence ?

"Les raisons qui déclenchent les affrontements échappent à la rationalité. Ça peut être un vol de doudoune, mais aussi un mauvais regard, une insulte… Et, avec les réseaux sociaux, les choses peuvent rapidement dégénérer et les rendez-vous s'organisent très vite", expliquait Colombe Brossel, adjointe à la mairie de Paris en charge de la Sécurité, à La Croix le 15 octobre dernier.

Ces rixes étant pour la grande majorité masculines, la volonté d'affirmer sa virilité est à prendre en compte lorsque l'on observe ces phénomènes adolescents. "On défend un territoire, ou les filles d'un territoire", évoque le sociologue. "Ce sont les mêmes moteurs qu'avant. Ce qui change, c'est que le 'jusqu'à la mort' est de moins en moins rare", observe Michel Fize.

La dynamique de groupe, comme on peut l'observer dans le hooliganisme, peut également expliquer ces affrontements à grande échelle. 

Surtout, pour Michel Fize, ces jeunes qui tabassent, qui lynchent, n'ont pas le sentiment de faire quelque chose de mal. Cette "inconscience de la gravité des faits" est à distinguer, selon lui, du sentiment d'impunité. "Ils n'ont pas l'impression de transgresser une règle, puisqu'il n'y a pas de règle".

Comment enrayer ce phénomène ?

"Les phénomènes de rixes, dont on constate la recrudescence dans les grandes villes de France et en région parisienne, appellent à une mobilisation de tous les acteurs : police, justice, collectivités, communauté éducative et associations de prévention", a tweeté mercredi midi la maire de Paris, Anne Hidalgo, au lendemain de la mort d'un adolescent dans le 20e arrondissement de Paris.

Ainsi, le 3 octobre dernier, la Ville a lancé des "Etats généraux de la prévention des rixes", dont l'objectif est de présenter, début 2019, une "stratégie parisienne de la prévention". 

"Pour le moment, on se borne à faire des constats. La réponse politique – qui consiste à dire que ce n'est pas acceptable – est pleine de bonnes intentions. Mais on ne voit naître aucun plan d'envergure pour répondre concrètement au problème", déplore Michel Fize.

Du côté des policiers, il est extrêmement difficile de prévoir ces rixes. "À Paris, la police possède une cartographie des bandes. Mais en périphérie, une masse de jeunes peut tomber dans cette radicalité. La violence peut surgir de n'importe qui, n'importe quand, n'importe où. Et les réseaux sociaux servent d'accélérateur", alerte le sociologue.

Depuis début 2016, 150 jeunes, principalement des mineurs, ont été identifiés par les services de police comme appartenant à des bandes. Lors des États généraux de la prévention des rixes, le procureur François Molins a indiqué que 130 jeunes étaient actuellement suivis par les services sociaux, à la suite de leur implication dans ces affrontements. La plupart d'entre eux ont entre 13 et 15 ans.

Europe 1
Par Anaïs Huet