Soupçons de financement libyen : pourquoi l'enquête se resserre autour de Sarkozy

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De nouveaux éléments dans le dossier, sur lequel la justice travaille depuis 2013, ont poussé les policiers à placer l'ancien président de la République en garde à vue, mardi.

C'est un coup d'accélérateur brutal dans l'enquête sur le financement de la campagne présidentielle 2007 de Nicolas Sarkozy. Mardi, l'ancien chef de l'État a été placé en garde à vue par les policiers de l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF). L'étape est cruciale : l'ex-président, dont le nom est au cœur du dossier depuis 2013, est entendu pour la première fois. Les enquêteurs cherchent à savoir si sa campagne victorieuse a fait l'objet  de financements illicites en provenance du régime de Mouammar Kadhafi. Et le cas échéant, à déterminer le degré d'implication exact de Nicolas Sarkozy dans l'affaire.

  • De quoi l'ancien président est-il soupçonné ?

L'affaire a émergé en 2012, après la publication par Mediapart d'une note datée de 2006. Celle-ci fait état d'un accord financier entre le régime libyen et Nicolas Sarkozy, alors candidat à l'élection présidentielle, via Brice Hortefeux et l'homme d'affaires Ziad Takieddine. Selon l'ancien président de la République, qui a toujours nié ces accusations en bloc, le document est un faux.

Mais plusieurs protagonistes du dossier, entendus par les juges en quatre années d'enquête, sont eux venus accréditer la thèse de versements illicites. Ziad Takieddine lui-même a assuré avoir remis trois valises contenant 5 millions d'euros en provenance du régime de Kadhafi à Claude Guéant, ancien directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy. Jérôme Lavrilleux, directeur adjoint de la campagne de l'UMP en 2012, a également affirmé que d'importantes sommes d'argent en liquide avaient circulé lors de la course à la présidentielle de 2007.

Interrogé sur le dossier et notamment sur les affirmations de Ziad Takieddine lors du débat de la primaire de la droite, en 2016, Nicolas Sarkozy a reproché à David Pujadas son "indignité". "Vous n'avez pas honte de donner écho à un homme qui a fait de la prison ? Qui a été condamné à d'innombrables reprises pour diffamation et qui est un menteur ? Ce n'est pas l'idée que je me fais du service public. C'est une honte."

  • Pourquoi cette garde à vue intervient-elle aujourd'hui ?

Avant de convoquer Nicolas Sarkozy, prévenu de cette audition et qui a pu la préparer avec ses conseils, les trois juges chargés de l'instruction ont "bétonné" leur dossier. Plusieurs éléments ont récemment pu venir le renforcer. Les policiers de l'Office central anti-corruption ont remis un rapport de synthèse aux magistrats instructeurs il y a quelques semaines, détaillant le circuit des fonds qui auraient financé la campagne. Il est notamment question d'un virement de 500.000 euros perçu par Claude Guéant en mars 2008, que le proche de l'ex-président justifie par la vente de deux tableaux. L'ex-ministre est mis en examen pour faux, usage de faux et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée.

Le dossier a récemment connu un autre rebondissement : l'homme d'affaires français Alexandre Djouhri, présenté comme un personnage clé de l'enquête et qui aurait pu servir d'intermédiaire entre le "clan" Sarkozy et le régime de Kadhafi, a été arrêté en janvier à Londres. L'homme est incarcéré outre-Manche, dans l'attente d'une audience d'extradition. Son domicile suisse a été perquisitionné il y a peu par les enquêteurs, qui ont pu y trouver des éléments susceptibles de faire avancer les investigations. Enfin, selon Le Monde, plusieurs "anciens dignitaires libyens de l'époque kadhafistes" auraient récemment "livré de nouveaux éléments confirmant les soupçons de financement illicites".

  • Que va-t-il se passer maintenant ?

La garde à vue de Nicolas Sarkozy constitue une sorte de point d'orgue de l'instruction. Si les enquêteurs n'ont pas décidé de l'entendre en audition libre, comme l'ancien ministre Brice Hortefeux, c'est qu'ils ont des raisons plausibles de penser qu'il est impliqué dans le dossier. Reste à savoir à quel point : comme le rappelle Mediapart, "la liste des délits visés par l'instruction judiciaire est longue", allant de "corruption active et passive" à "abus de biens sociaux", en passant par "détournement de fonds publics". Les policiers devront notamment interroger l'ancien président sur sa connaissance exacte du système frauduleux présumé. Interrogé sur des enveloppes contenant de l'argent en espèces, distribuées au QG du candidat en 2007, le trésorier de sa campagne Eric Woerth avait indiqué aux enquêteurs avoir "fait le choix de ne pas informer le candidat ni son directeur de campagne de cette circulation d'espèces". D'autres "maillons" du dossier pourraient-ils peser en faveur de l'ex-chef de l'État ?  

Au cours de cette garde à vue, qui peut durer jusqu'à 48 heures, Nicolas Sarkozy a le droit d'être entendu avec un avocat. À l'issue de cette étape, il pourrait être présenté aux magistrats instructeurs en vue d'une mise en examen.