Procès Tron : "on le présente comme un masseur chinois et à la fin, c'est le comte Dracula"

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Au terme d'un réquisitoire accablant pour le maire de Draveil, l'avocat général a requis des peines de prison ferme contre l'édile et son ancienne adjointe Brigitte Gruel, mercredi à Bobigny. 
DANS LA SALLE D'AUDIENCE

"Décider, c'est prendre partie, pour l'un ou pour l'autre". D'emblée, Frédéric Bernardo donne le ton. Discret pendant les quatre semaines du procès de Georges Tron et son ancienne adjointe à la Culture, Brigitte Gruel, accusés d'agressions sexuelles et de viols, l'avocat général occupe la scène. Pour entamer son réquisitoire, il descend dans le prétoire, s'adresse directement aux jurés et prévient : "on peut donner une bonne impression et être un violeur, comme on peut verser des larmes et mentir. Il faut que vous ayez, chacun d'entre vous, la conviction d'avoir fait le boulot. Que vous puissiez vous regarder dans la glace, regarder vos conjoints, vos enfants." Les mains croisées sur le bas du ventre, le magistrat n'attend pas la fin de sa démonstration : "moi, mon intime conviction est que Monsieur Tron et Madame Gruel sont coupables".

"Les éléments immobiliers, mobiliers, ils sont là". Dans la salle comble des soutiens du maire de Draveil, on entend un murmure de désapprobation. Sur le banc de la défense, Eric Dupond-Moretti se frotte le visage. Frédéric Bernardo attaque par une image : "Même s'il y a beaucoup de mousse, c'est un dossier classique. Quand il y a de la mousse dans un évier, vous attendez un peu et la mousse retombe". Alors, l'avocat général déroule le fil d'un dossier hors norme, politisé, mais finalement "comme les autres". Sans ADN, "car on ne peut pas exiger que le crime soit commis en direct". Mais avec de nombreux témoignages. 

"Le repas avec les pêcheurs, il a bien eu lieu. Les éléments immobiliers, mobiliers, ils sont là. On a établi qu'il y avait des séances de réflexologie dans des lieux qui ne sont pas appropriés, au restaurant, à la mairie, partout, avec tout le monde", énumère l'avocat général. "Elles ne peuvent pas se souvenir de tout, c'est normal. Aucun d'entre vous n'est capable de se souvenir de tout ce qu'il voit. Mais les détails sont les bons." 

"Imaginez votre patronne..." Pédagogue, l'avocat général rappelle les éléments constitutifs du viol. "On a une relation sexuelle imposée sous la surprise, qui très vite dérape en relation sexuelle imposée sous la contrainte". "On se fait surprendre, avec le pied nu dans la main de Georges Tron." Main tendue vers les jurés masculins, le magistrat interroge : "comment auriez-vous réagi avec une inversion des sexes, du pouvoir ? Imaginez votre patronne qui vous fait du pied, qui insiste beaucoup. Qui vous caresse, vous tripote, vous dit : 'ferme les yeux, mets toi à l'aise, détends toi...'"

Car pour Frédéric Bernardo, la contrainte réside dans "l'emprise" qu'exerce le maire sur son proche entourage professionnel. "Vous avez un homme puissant, charismatique, maire, député. Il a les réseaux, il a tout. Il a le pouvoir de donner de l'argent, le pouvoir de donner un logement." Le regard fixe, le principal accusé serre le poing contre son visage. L'avocat général lui tourne le dos et termine l'esquisse de ce qu'il appelle le "système Tron" : "il a une meute autour de lui. Dans cette mairie, quand quelqu'un ne fait plus partie du groupe, on le détruit." 

Brigitte Gruel, une "partie du piège". La charge, lourde, laisse l'assistance coite. "On le présente comme le masseur chinois et à la fin du dossier, c'est le comte Dracula", conclut Frédéric Bernardo à propos de Georges Tron, avant d'en venir, plus brièvement, à Brigitte Gruel. "Elle fait partie du piège. C'est la femme, qui représente la protection de la victime, et qui en fait fait partie des agresseurs. Ils sont tous les deux solidaires et viennent ici clamer leur innocence. Elle a dit obéir en bon petit soldat, mais l'obéissance, ça n'est pas une fatalité." 

De part et d'autre des magistrats professionnels, les jurés écoutent Frédéric Bernardo, qui termine avec la portée "symbolique" du dossier, rappelant que sur 88.000 faits de viols commis chaque année, seuls 16.000 donnent lieu à une plainte. "Et on va grosso modo aboutir à 800 jugements de cour d'assises. Mesurez l'écrémage. Mesurez la crainte que représente la procédure." L'avocat général requiert six ans de prison ferme contre Georges Tron, quatre contre Brigitte Gruel. A l'annonce de la suspension d'audience, en attendant les plaidoiries de la défense, la salle se vide presque sans bruit.