Pédophilie dans l'Église : quatre questions sur le procès du cardinal Barbarin

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L'archevêque de Lyon est convoqué jusqu'à mercredi devant le tribunal correctionnel de Lyon, pour non-dénonciation d'agressions sexuelles sur des mineurs.

C'est un procès très attendu qui s'ouvre ce lundi. Après une année 2018 marquée par une pression croissante exercée sur l'Église catholique pour faire la lumière sur les affaires d'abus sexuels en son sein, c'est l'un de ses principaux cadres, le cardinal Philippe Barbarin, qui doit comparaître jusqu'à mercredi devant le tribunal correctionnel de Lyon pour non-dénonciation d'agressions sexuelles sur des mineurs. Europe 1 fait le point sur cette affaire qui secoue le catholicisme français. 

Qu'est-il reproché au cardinal Barbarin ? 

Le très médiatique prélat de 68 ans est jugé pour ne pas avoir dénoncé des agressions sexuelles commises sur de jeunes scouts avant 1991. Le scandale avait éclaté en 2015, lorsqu'un prêtre, le père Bernard Preynat, avait été accusé d'abus sur plusieurs mineurs, un quart de siècle plus tôt. Plusieurs de ses victimes avaient alors crée une association, la Parole Libérée, désormais en pointe dans la lutte contre les abus sexuels au sein de l'Église. Les victimes du prêtre ont également porté plainte contre Mgr Barbarin, à qui ils reprochent de ne pas avoir dénoncé le prêtre à la justice, alors qu'il était au courant. En effet, en février 2016, dans le quotidien catholique La Croix, ce dernier reconnaissait avoir été mis au courant des "comportements" du prêtre "vers 2007-2008", via un tiers, et affirmait avoir rencontré une victime en 2014. Le cardinal est également fragilisé par sa décision de maintenir le prêtre au sein du diocèse jusqu'en 2015. 

Une première enquête préliminaire avait alors été ouverte le 4 mars 2016 par le parquet de Lyon pour "non-dénonciation de crime" et "mise en danger de la vie d'autrui". Mais le 1er août de la même année, elle avait été classée sans suite. Le parquet de Lyon avait écarté toute volonté d'entraver la justice de la part de Mgr Barbarin, et estimé, qu'avant 2014, date à laquelle le cardinal rencontra pour la première fois une victime, la non-dénonciation était prescrite après trois ans. 

Neuf des plaignants, qui estiment que l'obligation de dénoncer des agressions perdurent tant qu'elles restent inconnues de la justice, ont alors lancé une procédure de citation directe devant le tribunal. 

Qui sont les cités à comparaître ? 

L'archevêque est convoqué avec cinq anciens membres de son diocèse, dont l'archevêque d'Auch Maurice Gardès, et Thierry Brac de la Perrière, évêque de Nevers, mais également une ancienne responsable d'une cellule d'écoute des prêtres. Un ex-directeur de cabinet du cardinal et un vicaire épiscopal sont aussi convoqués, tout comme un haut responsable du Vatican, l'Espagnol Luis Francisco Ladaria Ferrer, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Ce dernier avait été consulté en 2015 par Mgr Barbarin, et lui avait conseillé d'écarter discrètement le père Preynat, "en évitant le scandale public". Mais en septembre 2018, le Vatican a invoqué son immunité pour refuser sa comparution.  

Quelle est la défense du cardinal ?  

"Jamais, jamais, jamais, je n'ai couvert le moindre acte de pédophilie", se défendait le cardinal en 2016, devant la presse, reconnaissant toutefois dans Le Parisien que "son réveil a été tardif" face aux abus sexuels commis par les prêtres. Lors d'une messe célébrée à Lyon, il s'était adressé aux victimes et demandé pardon "devant Dieu (...) de n'avoir pas pris les devants pour enquêter comme il aurait fallu dès qu'un premier témoignage m'était parvenu". 

Mais à l'approche du procès, il semble se défausser sur les consignes reçues du Vatican en 2015. "J'ai mis en oeuvre ce qui m'avait été dit par Rome, après tout le monde est tombé sur moi", a-t-il déclaré en marge de la dernière assemblée des évêques à Lourdes, interrogé par Radio Notre-Dame. Le primat des Gaules a en tout cas toujours pu compter sur le soutien du Vatican, le pape François jugeant dès 2016 qu'une démission du cardinal serait "un contresens, une imprudence".

Deux condamnations dans des affaires similaires. Deux évêques ont déjà été condamnés par le passé pour des affaires de non-dénonciation d'abus sexuels. En 2001, Mgr Pierre Pican, évêque de Bayeux-Lisieux, avait été condamné à trois mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Caen, pour avoir eu connaissance des abus d'un prêtre de son diocèse. Le 22 novembre 2018, l'évêque d'Orléans, Mgr André Fort, 83 ans, a lui été condamné à huit mois de prison avec sursis, également pour non-dénonciation. 

Sous pression, que prévoit l'Église pour lutter contre les abus ? 

Alors que de nouveaux scandales ont éclaté en Allemagne ou aux États-Unis, l'Église est de plus en plus sous pression, y compris en France. Début novembre, pour la première fois, des victimes de pédophilie dans l’Église avaient rencontré les évêques de France réunis à Lourdes, ces derniers promettant la "tolérance zéro". Peu de mesures concrètes ont néanmoins été prises, les évêques de France annonçant la création d'une commission d'enquête indépendante. En revanche, l'idée d'une commission d'enquête parlementaire, proposée cette automne par un appel dans Témoignage chrétien, s'est soldée par une fin de non-recevoir des sénateurs. 

L'"affaire Barbarin" a également fait des remous en interne en novembre, un prêtre, le père Pierre Vignon, ayant été écarté de sa fonction de juge canonique après avoir lancé en août une pétition appelant à la démission du cardinal. Le texte avait recueilli plus de 100.000 signatures. 

Une deuxième enquête classée sans suite.  

Si le procès de cette semaine concerne l'attitude de Mgr Barbarin dans l'affaire du père Preynat, l'archevêque de Lyon a un temps été visé par une deuxième enquête préliminaire, également classée sans suite. En 2016, le parquet de Lyon avait ouvert une enquête pour "non dénonciation" après une nouvelle plainte déposée par un haut responsable du ministère de l'Intérieur, qui reprochait au prélat de ne pas avoir écarté un prêtre ayant commis des abus sexuels à son encontre au début des années 1990.