Municipales : la vidéoprotection est-elle efficace contre l'insécurité ?

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De nombreux candidats aux élections municipales, dont le premier tour a lieu dimanche, ont promis à leurs électeurs potentiels d'installer des caméras pour faire baisser l'insécurité. Sans réelle évaluation nationale, l'apport de ces dispositifs est contesté.
LE BRIEF

Est-ce que vous avez déjà eu le temps de jeter un oeil les tracts des candidats aux élections municipales ? Des sourires un peu crispés, des slogans qui fleurent bon la bienveillance et souvent des propositions en matière de sécurité. Beaucoup de candidats promettent d'installer ou de multiplier les caméras de vidéosurveillance. Mais est-ce efficace ? Est-ce que ça réduit vraiment l'insécurité ? La réponse n'est pas aussi simple. La première chose frappante, c'est le nombre de villes équipées : plus de 6.000 communes, une sur six, ont décidé de se mettre à la vidéoprotection. Il faut aussi savoir que depuis 2008, on ne parle plus officiellement de vidéosurveillance, mais de vidéoprotection.

Pas de bilan national

Y a-t-il un bilan national de ces dispositifs ? Cela n'existe pas vraiment, comme l'explique Élisabeth Sellos-Cartel, adjointe au délégué aux coopérations de sécurité au ministère de l'Intérieur. Selon elle, il n'y a pas d'évaluation nationale de l'efficacité de la vidéosurveillance car les maires font leur évaluation eux-mêmes. La "Madame vidéoprotection" au sommet de l'État va plus loin : pour elle, la meilleure preuve que ces caméras sont efficaces réside dans le fait que les maires ne les retirent pas. "C'est symptomatique du registre de croyance, de discours. Cela revient à dire que la vidéoprotection, c'est bien, et point final", critique Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS et auteur du livre Vous êtes filmés. Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance (éditions Armand Colin, 2018). "C'est un discours qui flotte en l'air, qui ne s'appuie jamais sur un diagnostic précis de la situation."

Attardons-nous sur les maires, les premiers concernés. "On a pu constater une évolution très rapide de la chute des destructions de mobiliers urbains", se targue Thierry Vinçon, haut-fonctionnaire au ministère de l'Intérieur et surtout maire de Saint-Amand-Montrond, une commune d'environ 10.000 habitants près de Bourges, équipée depuis 2010. "On était à peu près vers 110.000 euros de destructions par an et là on est entre 2.300 et 2.600 euros de destructions annuelles. On est entre 65% et 78% d'élucidation en fonction des types d'enquête."

Pour la maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Picardie Jules Verne Élodie Lemaire, il faut pourtant prendre des pincettes avec ces chiffres présentés par les élus. "Le maire n'est pas un spécialiste de la construction d'indicateurs ou d'élaboration de statistiques fiables dans ce domaine, mais on ne peut pas le lui reprocher", estime l'auteure de L’œil sécuritaire. Mythes et réalités de la vidéosurveillance (éditions La Découverte, 2019).

Un déplacement de l'insécurité ?

Si on s'arrête à l'exemple de Saint-Amand-Montrond, les caméras font baisser la délinquance et coûtent moins cher que ce qu'elles font économiser. Mais la délinquance n'est-elle pas déplacée à Nozières ou à Orcelais, les communes alentour ? "La recherche montre que l'implantation de la vidéo-surveillance sur des lieux sensibles produit essentiellement un déplacement du problème, qui continue à se manifester à un autre endroit", assure le chercheur Laurent Mucchielli. Spontanément, Thierry Vinçon a tenu à évacuer cette remarque : "Même dans les communes autour de Saint-Amand, sans vidéoprotection, il y a là aussi une chute des cambriolages. La vidéo ne repousse donc pas la délinquance dans les communes d'à côté, elle la repousse encore plus loin."

En suivant cette logique, plus les communes s'équipent en caméras, plus celles-ci repoussent la délinquance vers les villes qui ne sont pas équipées. Et donc, à l'intérieur d'une même commune, l'insécurité devrait aller vers les zones qui ne sont pas surveillées. À Nice, équipée depuis 2001, la municipalité est très contente de ses 3.600 appareils. Elle veut même aller plus loin : "Les technologies permettent aujourd'hui la reconnaissance faciale", estime Anthony Borré, directeur de cabinet du maire Christian Estrosi. "On a fait un test lors du dernier carnaval. Même avec deux jumeaux qui franchissaient un portique au même moment, on arrivait à identifier qui était qui."

Londres, la nouvelle ère

De grosses questions se posent donc sur la protection de la vie privée et des libertés. Ce fut le cas en Angleterre aussi, lorsque la vidéoprotection s'est démocratisée et fortement étendue dans les années 1990. À Londres, ce dispositif est récemment rentré dans une nouvelle ère. "Depuis janvier, un nouveau système est à l'oeuvre avec la reconnaissance en direct : des caméras sont installées pendant quelques heures dans un endroit et vont filmer tout le monde et comparer ces visages avec une base de données de gens qui sont recherchés", raconte Joanna Chabas, correspondante d'Europe 1 à Londres. "Si un visage est reconnu, la police peut les arrêter tout de suite."

" La police parle d'une efficacité à 70%, tandis qu'une étude indépendante parle de 19% "

Là bas, contrairement à la France, on ne débat même plus des vieilles caméras mais c'est l'efficacité de ce nouveau dispositif qui interroge. "Il y a une bataille des chiffres à l'oeuvre", poursuit notre journaliste. "La police londonienne explique que huit personnes ont été arrêtées. Ils parlent d'une efficacité à 70%, tandis qu'une étude indépendante parle de 19% d'efficacité." Un faible taux, qui se double d'une autre polémique sur ses caméras dites intelligentes : "Il y a cette accusation que cette technologie est raciste parce que ces erreurs sont multipliées parfois par 100 quand c'est testé sur des personnes noires ou asiatiques, avec des gens arrêtés alors qu'ils ne devraient pas l'être."

Parcours du combattant

En définitive, faute d'avoir une évaluation objective et scientifique, il est impossible de répondre avec précision à la question de l'efficacité. Restent néanmoins que de nombreux candidats aux municipales de dimanche ont tenté de séduire les électeurs en leur promettant une ville plus sûre, car plus surveillée. Petite précision : un maire ne peut pas installer tout seul et d'un coup de baguette magique des caméras partout, un peu comme un shérif. Cela relève au contraire d'un petit parcours du combattant : il faut faire réaliser un audit de sécurité, obtenir le feu vert le préfet, avoir un avis favorable de la Commission nationale informatique et libertés et enfin détailler son plan pour la commune, en évitant bien sûr de filmer l'intérieur des logements.