ENQUÊTE - Mediator : derrière Servier, le procès d'un système de vigilance "qui n'a pas fonctionné"

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Dix ans après le retrait du marché de l'antidiabétique prescrit comme un coupe-faim s'ouvre lundi le procès du groupe pharmaceutique qui l'a produit, mais aussi de la chaîne de contrôle qui n'a pas su identifier ses risques. 
ENQUÊTE

Entre 1976 et 2009, date du retrait du marché du Mediator, un antidiabétique aux effets secondaires redoutables couramment prescrit comme un simple coupe-faim, on estime qu'environ cinq millions de personnes en ont consommé en France. Alors que le nombre de décès lié à ce médicament est estimé entre 1.300 et 1.800 se pose, à partir de lundi, la question de la responsabilité pénale : onze personnes morales et douze personnes physiques sont jugées devant le tribunal correctionnel de Paris. Et les six mois d'audience prévus laissent présager un procès hors norme, avec une difficulté : celle de juger, des années plus tard, un système de pharmacodélinquance supposée. 

Un système d'influence et de connivence supposé

Le procès se tiendra d'abord en l'absence de plusieurs acteurs du dossier, à commencer par Jacques Servier, fondateur et ancien grand patron du laboratoire qui fabriquait le Mediator, décédé en 2014. Les juges d'instruction reprochent au groupe d'avoir dissimulé aux autorités les propriétés pharmacologiques réelles du médicament, ce que l'entreprise conteste formellement. 

Mais ce dossier ne relève pas que de la responsabilité du labo : il faut aussi regarder du côté de l’Etat, représenté par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), le puissant organisme qui délivre les autorisations de mise sur le marché. Les magistrats soupçonnent en fait un système d’influence et de connivence diffuse qu’il va être bien difficile d’établir des années après.

Des risques et des alertes non pris en compte

"S'ouvre un procès pour juger des laboratoires, mais aussi un système de pharmacovigilance qui n'a pas fonctionné", appuie Me Joseph Oudin, avocat de 250 parties civiles, interrogé par Europe 1. "Les termes du rapport de l'Igas (L'inspection générale des affaires sociales, qui pointait en 2011 les failles du système de contrôle dans ce dossier, ndlr) restent et demeurent extrêmement valables. Il y avait un système de pharmacovigilance défaillant, qui n'entendait pas les risques et les alertes. Et surtout un système qui défendait plus les industriels que les patients."

Malgré ces difficultés annoncées, le procès, pour lequel se sont constituées 4.500 parties civiles, se tiendra jusqu'au mois d'avril 2020, ce qui constitue une première victoire pour les victimes. Certaines vivent aujourd’hui avec des complications cardiaques extrêmement handicapantes suite à la prise de ce médicament. Pour autant, très peu vont s’expliquer à la barre car le laboratoire Servier a déboursé plus de 116 millions d’euros en indemnisations, à condition qu'elles renoncent à toute poursuite judiciaire. Ces victimes pourront néanmoins s’exprimer en tant que témoin. 

Europe 1
Par Chloé Triomphe, édité par Margaux Lannuzel