Adam, père d'un "bébé papiers" et victime d'une escroquerie : "D'un seul coup j'ai vu ma vie basculer"

, modifié à
  • A
  • A
Partagez sur :
Adam a été victime de l'escroquerie méconnue des bébés papiers : une femme algérienne l'a épousé, puis a utilisé l'enfant né de l'union pour faire valoir ses droits, tout en lui interdisant de voir son fils. Il raconte au micro d'Olivier Delacroix la violence de cette expérience, l'enlèvement de son propre fils en Algérie, son combat judiciaire en forme de course contre la montre et la lente rémission de l'enfant traumatisé. 
TÉMOIGNAGE

Adam raconte l'escroquerie dont il a été victime : sa femme, une Algérienne qui l'a séduit alors qu'il était en détresse affective, a quitté le pays avec leur nouveau-né dans le seul but d'obtenir une pension alimentaire et le droit de séjourner en France. Il témoigne de son incroyable combat contre la machine judiciaire algérienne, une course contre la montre qui l'a amené à enlever son propre fils d'Algérie. L'enfant, traumatisé par ces mois passés sans amour auprès d'une mère aujourd'hui visée par un procès, reste marqué psychologiquement deux ans plus tard.

"Tout a débuté par une escroquerie sentimentale. Je sortais d'une relation très forte avec une conjointe, qui a duré plusieurs années et s'est très mal terminée : j'ai été trompé et elle a fait un enfant avec un autre homme. J'ai eu beaucoup de mal à m'en remettre. Pendant plusieurs années, j'ai vécu une traversée du désert sur le plan sentimental. Je n'arrivais pas à tourner la page et à refaire ma vie. Ma famille a voulu m'aider en me présentant une femme jolie de bonne famille qui pourrait me sortir de l'état psychologique très compliqué dans lequel j'étais. J'étais contre parce que je n'aime pas du tout ce genre de mariages arrangés. J'étais opposé parce que j'ai toujours rencontré mes copines et appris à faire connaissance avec elles avant de m'engager. C'était une façon de procéder que je ne connaissais pas et que je ne voulais pas connaître. 

" Ces escrocs sentimentaux profitent de la faiblesse et de la vulnérabilité affective de leurs victimes "

Mais ça faisait des années que je n'y arrivais plus... Je me suis donc laissé tenter. Ma famille a réussi à me convaincre de faire connaissance avec cette fille. Elle a su, avec l'aide de sa famille, me séduire très rapidement. Je l'ai vue quelques fois en six mois et elle m'a convaincu de faire le nécessaire pour la faire monter le plus rapidement possible en France. Il y avait plein d'étapes à respecter : se marier à l'étranger, revenir en France, attendre que le mariage soit transcrit, faire une demande de visa pour la conjointe, etc. Ce n'est pas facile mais j'étais motivé parce que j'avais envie d'oublier ce qui m'était arrivé. Je n'étais plus moi-même. Et ces escrocs sentimentaux profitent de la faiblesse et de la vulnérabilité affective de leurs victimes. 

Sur le coup, on ne se rend compte de rien parce qu'on a envie d'y croire. En plus, elle savait parfaitement jouer la comédie. Elle est montée en France le jour des attentats du Bataclan, le 13 novembre 2015. On était déjà mariés en Algérie depuis le mois d'août, j'avais fait connaissance avec elle seulement en avril. On a ensuite commencé notre vie commune. Au départ, je n'ai pas vu de signes puis, très rapidement, trois mois après son arrivée en France, elle est tombée enceinte parce qu'elle voulait un enfant. J'avais moi aussi envie de construire une famille. Cette précipitation ne m'a pas interpellé au départ. 

" Elle m'a dit qu'elle garderait l'enfant et que je ne le verrai plus "

J'ai commencé à voir de gros changements chez elle quand elle est tombée enceinte. Elle a commencé à me voler de l'argent, prenait ma carte bancaire quand j'avais le dos tourné. J'ai constaté plusieurs fois que des billets et des bijoux avaient disparu. Et puis, elle ne se comportait pas comme une épouse aimante. Elle était là sans être là. Elle passait ses journées au téléphone avec sa famille restée en Algérie. Je l'aimais, donc j'étais aveugle. Mais ma famille me disait que son comportement n'était pas normal.

Elle a accouché le 20 novembre 2016 et m'a demandé d'aller faire les passeports tout de suite pour montrer l'enfant à sa famille et fêter son arrivée. J'étais encore étudiant et me préparais à un concours pour devenir enseignant, donc je ne pouvais pas descendre avec elle tout de suite. Elle est donc descendue [en Algérie] avec l'enfant en février 2017. Et là, plus aucune nouvelle. J'essaye de la joindre, elle ne répond pas. J'ai finalement réussi à l'avoir au téléphone après des jours et des jours de galère, elle était froide et distante. Elle m'a dit que c'était fini entre nous, qu'elle allait demander le divorce, qu'elle garderait l'enfant et que je ne le verrai plus. C’était extrêmement violent. D'un seul coup j'ai vu ma vie basculer. 

" La question des papiers n'est pas venue en premier, on pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres "

Je ne pouvais pas faire un enfant pour ensuite l'abandonner, c'est toute ma vie cet enfant et faire une croix dessus, c'était impossible. J’ai assisté à l’accouchement, coupé le cordon ombilical, commencé à développer une relation fusionnelle avec mon fils. Je me suis d’abord dit qu’elle n’était pas heureuse, qu’elle n’avait pas supporté la vie en France, éloignée de sa famille. Et puis le baby blues qu’on peut connaître après l’accouchement… Je me posais plein de questions et celle des papiers n'est pas venue pas en premier. On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres. 

Je suis donc allé en Algérie pour tenter de la convaincre et de comprendre sa décision. Je me suis heurté à un mur : toute sa famille faisait bloc, je ne pouvais même pas approcher l’endroit où elle habitait. J’ai donc pris une avocate et le temps de réfléchir. Un mois a passé où je n’ai pas pu voir mon fils, ni la convaincre. Je suis remonté en France, pour porter plainte pour soustraction de mineur, ce qu’on appelle aussi le rapt parental. Mais c’est tout. Sauf qu’en rentrant chez moi, j’ai consulté la boîte mail qu’elle avait laissée ouverte sur mon ordinateur. J’y ai lu les messages supprimés et suis tombé sur des mails adressés à la préfecture et à l’ambassade de France en Algérie. Elle y disait : “mon mari m’a abandonnée en Algérie, il m’a pris mes papiers, envoyez moi s’il-vous-plaît une carte de séjour de 10 ans, c’est mon droit j’ai un enfant français.” Ça a été extrêmement violent. 

" Elle voulait de l’argent en Algérie et, en même temps, elle cherchait à revenir en France dans le plus grand secret "

Le divorce qu’elle avait demandé depuis l’Algérie n’était pas reconnu par la France, c’était ce qu’on appelle une répudiation unilatérale dans laquelle elle n’a pas besoin de se justifier. Elle m’a répudié. Elle m’a jeté… Elle a aussi demandé une pension alimentaire de 70 000 dinars (523€) par mois ainsi que des dommages et intérêts de plusieurs centaines de milliers de dinars (plusieurs milliers d’euros), disant que j’avais été invivable et monstrueux avec elle. Elle voulait donc de l’argent en Algérie et en même temps elle cherchait à revenir en France dans le plus grand secret, en disant aux autorités françaises que je l’avais abandonnée. J’ai commencé à comprendre qu’elle avait monté tout un plan pour me piéger. Et ce n'est pas fini ! 

Lorsque j’ai pris connaissance de tout ça, j’ai fait un signalement à la préfecture. Je leur ai montré sa demande de divorce, pour prouver que je ne l’avais pas abandonnée, ainsi que des billets d’avion qu’elle avait refusés et qui montraient bien qu’elle ne voulait pas revenir. Devant ces documents, la préfecture a effectivement commencé à se poser des questions et le parquet a ouvert une enquête, avec un dépôt de plainte pour “mariage contracté dans le but d’obtenir un titre de séjour et une protection contre l’éloignement”. À l’origine, notre mariage était peut-être de bonne foi, je ne sais pas... Mais elle a utilisé l’enfant comme un moyen de tout obtenir : le droit de résider plus de 10 ans en France, d’obtenir un jour la nationalité française, etc. Elle a d’ailleurs écrit plusieurs fois à la préfecture, mais leur a aussi téléphoné à plusieurs reprises pour arguer du fait que cet enfant lui donnait ces droits. Elle connaissait donc parfaitement le droit des étrangers. 

Pour obtenir le droit de séjour supérieur à 10 ans et une chance d’obtenir la nationalité française, il faut que le mariage entraîne au minimum quatre années de vraie vie commune sans rupture. Mais avec la naissance d’un bébé français, au bout d’un an de mariage, vous n'êtes plus tenu à ces conditions de vie commune. L’État français ne peut plus vous renvoyer chez vous, doit vous accorder un titre de séjour et même vous verser des prestations sociales. 

" Mon fils vivait dans des conditions catastrophiques car il n’avait pas été conçu dans l’amour "

 

Quand je suis allé la voir en Algérie, ce qui m’importait surtout était de revoir mon fils et de pouvoir le ramener dans son pays. Il vivait dans des conditions catastrophiques car il n’avait pas été conçu dans l’amour mais simplement pour avoir des papiers. Sa propre mère  le confiait à des oncles, des cousins… Le bébé en a été traumatisé, mais je ne l’ai su que des mois plus tard. J’ai demandé un droit visite en Algérie, que l’on m’a accordé le samedi, de 10 heures à midi. Elle a alors commis l’erreur de rester braquée dans son refus de me laisser voir mon fils, ce que j’ai fait constater par un huissier de justice, pour ensuite l’attaquer au pénal pour non représentation d’enfant. Elle a été condamnée. Puis elle a fait appel mais, par peur de faire de la prison, et a enfin daigné me montrer mon fils. 

" Je n'aurais plus jamais pu ramener mon fils en France. C’était une course contre la montre. "

Quand elle me l’a confié, la première chose que j’ai faite a été de me rendre à l’aéroport et de rentrer en France. Le divorce n’avait pas encore été prononcé car mon avocate demandait des renvois à chaque audience devant acter de la répudiation. Pour me laisser le temps d’agir. Si la répudiation avait été prononcée je n’aurais plus jamais pu ramener mon fils en France. C’était une course contre la montre. Je ne vous cache pas que j’ai hésité, je m’inquiétais pour mon fils, me demandais si je devais ou pas le ramener en France. Lorsque j’ai vu l’état lamentable dans lequel il était lorsque je l’ai récupéré… Il était pâle, anémique, malade, ramolli, il ne souriait plus, ne me regardait plus. Ce n’était plus mon enfant. Je ne me suis dit qu’une chose : il faut que je sauve mon fils. Lorsque je suis rentré en France la police m’a félicité, m’a dit que j’avais réalisé quelque chose d’exceptionnel. Que, la plupart du temps, lors d’un rapt comme celui-là on n’arrive pas à ramener les enfants.

La première chose que le parquet a ordonnée a été une expertise médico-judiciaire, qui a malheureusement révélé que mon fils avait été maltraité, physiquement et mentalement. Il avait huit mois, il a aujourd’hui trois ans. Ça a été un long travail avec des pédopsychiatres, des orthophonistes, des pédiatres, le personnel éducatif en crèche et en école, où il est rentré cette année, pour essayer de le guérir de ce qu'il faut bien appeler un stress post-traumatique. On s’est même demandé s’il était devenu autiste. Aujourd’hui, il a encore un petit retard, mais il va très très bien : il est vraiment heureux, il se développe bien. Mais on sent qu’il y a eu un choc. Le langage et les interactions sociales, c’est pas trop ça… Il a du mal à comprendre quand on lui parle, il répète beaucoup ce qu’on lui dit. Il est en retard pour un enfant de trois ans mais les pédopsychiatres assurent que ce n’est pas insurmontable, qu’il faut continuer à travailler avec lui. 

On m’a demandé si le fait de l’enlever de l’Algérie n'avait été violent pour lui. Non. Quand j’ai récupéré mon fils, il ne m’a absolument pas rejeté. Au contraire ! Il a développé un attachement fusionnel à ma personne. Aujoud’hui il a peur de l’abandon, que je le laisse seul, il est très très attaché à son père. 

" Sa mère s'est remariée (...) elle va certainement refaire la même chose "

Sa mère est venue une fois en 2018, pas vraiment pour voir son fils mais pour récupérer une carte de séjour qui l’attendait en préfecture. Mais elle a tenté de le voir en milieu médiatisé comme elle en a le droit ici en France. Ça s’est très très mal passé, l’enfant a fait un rejet très violent de sa mère, il ne voulait même pas qu’elle l’approche. Depuis, elle est la cible d’un mandat d’arrêt européen. Le parquet a saisi un juge d’instruction qui a enquêté pendant deux ans, avant de demander un renvoi en correctionnelle pour trois chefs d’inculpation à son encontre : soustraction de mineur hors de France, mariage contracté dans le but d’obtenir un titre de séjour et dénonciation calomnieuse. Elle devrait comparaître bientôt. Quand elle a appris l’existence d’un mandat d’arrêt, elle s’est mariée avec un personne qui, certainement, possède aussi des papiers étrangers. Et bis repetita : elle va certainement refaire la même chose. Aujourd’hui, elle a tiré un trait sur son enfant.

Qu’est-ce qui l’anime ? Je pense malheureusement qu’elle n’est pas seule, c’est une histoire familiale, elle reproduit un schéma familial puisque sa mère s’était elle-même débarrassée de son mari de cette façon. Elle détestait son propre père et donc dû reproduire ce schéma. Il y a aussi cette volonté de s’en sortir, le fait de pouvoir émigrer dans un pays européen et d’y vivre est vu comme une réussite sociale.

" Mon avocate en Algérie et l’huissier de justice m’ont assuré que c’était une pratique très répandue "

Ces escroqueries sont malheureusement très fréquentes, c’est tabou, on ne veut pas jeter la pierre, stigmatiser… Mais mon avocate en Algérie et l’huissier de justice m’ont assuré que c’était une pratique très répandue. Après il faut porter plainte, beaucoup de conjoints français ne le font pas… On peut comprendre. Les droits des Français ne sont pas toujours respectés en Algérie, où je fais d’ailleurs toujours l’objet d’un mandat d’arrêt et suis interdit de territoire. Les autorités algériennes ont très mal vécu le fait que je ramène mon fils en France et en ont fait une affaire de fierté personnelle. Si j’y mets les pieds, on m’envoie en prison pour des années. Je n’ai de toute façon aucune envie d’y retourner."

Europe 1
Par Théo Mercadier et Tiffany Fillon