Et si, pour vaincre le coronavirus, il fallait rester confinés plusieurs mois ?

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Plusieurs scientifiques estiment qu'un confinement poussé, comme celui que la France a mis en place cette semaine, est efficace pour lutter contre la propagation du coronavirus. Ils soulignent également que son arrêt pourrait entraîner une résurgence des contaminations. Et qu'il faudrait donc, en théorie, rester (très) longtemps confinés.
ANALYSE

"L'impact global du Covid-19 est profond, et la menace sanitaire qu'il représente est, parmi les virus respiratoires, la plus sérieuse" depuis la grippe espagnole. Voilà ce qu'écrivent, dans un rapport rendu public le lundi 16 mars, des chercheurs de l'Imperial College de Londres. Sous la houlette de Neil Ferguson, ces spécialistes en modélisation des épidémies ont essayé de déterminer la meilleure stratégie pour lutter contre le coronavirus qui, mercredi, avait touché plus de 200.000 et tué 8.000 personnes dans le monde, dont 264 en France.

Leur conclusion est claire : pour éviter des "centaines de milliers de morts", il faut absolument mettre en place, dans les pays qui en ont la possibilité, une méthode globale qu'ils appellent celle de la "suppression". Objectif : maintenir le niveau de contamination de la population au plus bas.

La meilleure stratégie, c'est le confinement

Non seulement cela réduit de facto le nombre de décès, puisque moins de personnes sont infectées, mais en plus cela permet de ne pas atteindre la capacité limite des infrastructures de santé, notamment des hôpitaux. S'il n'y a pas plus de cas sévères que de lits disponibles, il est possible d'assurer une bonne prise en charge des malades et donc, là encore, de réduire le nombre de morts.

La méthode de "suppression" préconisée par Neil Ferguson combine plusieurs mesures de confinement semblables à celles que la France a mises en place cette semaine : l'isolement des malades bien sûr, la fermeture des établissements scolaires, la mise en quarantaine des foyers et une "distanciation sociale" en toutes circonstances, que ce soit dans les supermarchés ou en faisant son footing. "La combinaison de ces quatre types d'intervention est considérée comme celle qui aura le plus d'impact sur la transmission" de la maladie, écrivent les spécialistes. Ça, c'est pour la bonne nouvelle.

Un nouveau risque de pic épidémique après la levée de la quarantaine

La mauvaise, c'est que selon le modèle de Neil Ferguson, ce confinement ne peut être efficace que sur le long, voire le très long terme. Le rapport propose une modélisation avec cinq mois de quarantaine, de la fin mars 2020 à la fin août 2020. Ce qui, notamment pour les parents obligés de cumuler télétravail et école à la maison ou les couples coincés dans 30 m2, est déjà (très) long.

Le problème, c'est "qu'une fois que ces mesures sont relâchées, les infections augmentent et aboutissent à un nouveau pic épidémique plus tard dans l'année", entre novembre et décembre, prédisent les spécialistes. Le confinement drastique imposé à tous n'aura donc fait que retarder le pic épidémique. Pourquoi ? Parce que les gens n'auront pas pu s'immuniser. Confinés dans leurs foyers, observant scrupuleusement la distanciation sociale, ils seront d'autant plus vulnérables lorsque le confinement sera levé.

"Le virus va circuler potentiellement pendant un an ou deux"

Les équipes de Neil Ferguson ne sont pas les seules à anticiper ça. "Imaginer que fermer les écoles et les restaurants pour quelques semaines va régler le problème et permettre à tout le monde de retrouver une vie normale" est une erreur, selon Adam Kucharski, épidémiologiste à la London School of Hygiene & Tropical Medicine et auteur de The Rules of Contagion ("Les lois de la contagion"). "Ce n'est pas comme cela que cela va se passer", affirme-t-il au site américain Vox. "Le virus va circuler, potentiellement pendant une année ou deux."

En l'absence de vaccin ou de traitement très efficace qui réglerait le problème, rien ne dit qu'une quarantaine de quelques semaines (ni même de cinq mois, donc) suffira. Adam Kucharski résume alors le problème qui se pose : "Aujourd'hui, il semble que que la seule façon de réduire les infections durablement soient des mesures très sévères et impossibles à maintenir durablement."

En effet, il est très difficile d'imaginer une économie au ralenti pendant très longtemps. Pour l'instant, les États ont ouvert les vannes budgétaires, mais comment imaginer un soutien financier aux entreprises et aux particuliers pendant des mois et des mois ? Que les établissements scolaires restent fermés si longtemps ? Sans compter les moyens humains pour gérer une épidémie, qui ne sont pas illimités, notamment au niveau des services de santé.

Vers un confinement intermittent ?

Sans compter, aussi, les conséquences psychologiques et sociales sur une population confinée. "Je ne pense pas que les gens soient prêts pour cela, et je ne suis pas certaine que nous puissions le supporter", souligne, toujours dans les colonnes de Vox, Jennifer Nuzzo, épidémiologiste au John Hopkins Center for Health Security. "Je n'ai aucune idée de ce que nos dirigeants politiques vont décider de faire. Pour moi, même si de telles mesures sont nécessaires, cela paraît insoutenable."

Pour enjamber cet obstacle, Ferguson examine des politiques "adaptatives" : les mesures de confinement seraient levées dès que le niveau de nouvelles contaminations repasse sous un certain seuil, avant d'être rétablies lorsqu'il augmente trop. Une sorte de confinement intermittent, qui pourrait être mis en place au niveau local (notamment sur un territoire très vaste tel que les Etats-Unis) mais durerait quand même... deux-tiers du temps, jusqu'en novembre 2021, date à laquelle les modélistes anticipent qu'un vaccin aura été trouvé et sera disponible en stock suffisant.

Difficile de miser sur l'immunisation collective de la population

L'autre option examinée par l'équipe de Ferguson, c'est celle de justement faire en sorte que la population s'immunise. Autrement dit, ne pas mettre en place de confinement poussé, en se contentant d'isoler les malades avérés. Cette méthode de la "mitigation" (ou "atténuation") a été suivie jusqu'ici par le Royaume-Uni, qui misait sur l'infection d'un grand nombre de gens devenant donc peu à peu plus résistants.

Mais la "mitigation" ne permet pas d'éviter la saturation des hôpitaux et engendre tout de même des "centaines de milliers de morts" (250.000 outre-Manche, selon les modélisations de Ferguson). Ce que Boris Johnson, le Premier ministre britannique, a d'ailleurs fini par intégrer puisque son discours s'est nettement infléchi, même s'il n'existe toujours aucun confinement réel au Royaume-Uni. On en revient donc, toujours, à la méthode dite de "suppression" et au confinement de long terme.

Encore beaucoup d'inconnues

Si la perspective de passer les 18 prochains mois en quarantaine ne vous enchante guère, sachez néanmoins que toutes ces modélisations reposent sur plusieurs données mouvantes, voire inconnues. Il reste encore des incertitudes sur les modalités de transmission du virus, sur sa prévalence (le nombre de cas total réel), et donc sa létalité (le nombre de morts par rapport au nombre de cas). "Comment mettre en place des mesures de confinement efficace si on ne connaît pas la prévalence ? Et on ne la connaît toujours pas", souligne à Vox Angela Rasmussen, virologue à l'Université de Columbia. 

Pour l'instant, ces inconnues obligent à prendre les mesures les plus radicales. "Si elles fonctionnent, elles seront peut-être considérées comme exagérées" par la population, admet Angela Rasmussen. "Mais au moins, les choses n'empireront pas."

Plus les connaissances scientifiques sur le coronavirus avanceront, plus les politiques publiques pourront être adaptées. S'il s'avérait par exemple que les enfants ne sont pas d'importants vecteurs du virus, il serait possible d'envisager la réouverture des établissements scolaires. La levée de la quarantaine dans la province du Hubei, en Chine, sera également, dans les jours à venir, une excellente source d'observation pour le milieu scientifique.